Le Rond, le Sobre, L’Humour (un article avec cadeau bonux)

La fabuleuse parodie d’article scientifique de Georges Perec, Experimental Demonstration of the tomatotopic organization in the soprano, où tout, du propos aux graphiques, en passant par les notes de bas de page est objet de détournement et de jeux de mots, n’a qu’un seul défaut : elle a presque clôt la possibilité de parodier à sa suite, tellement la barre était haute. Certes on trouve parfois quelques pépites – comme celle-ci, un de ces grands diagrammes bourdieusiens à quatre pôles, appliqué à la distribution des marques de bières aux Etats-Unis, ou encore celui-ci – mais peu de grandes parodies. Entre doctorants, on s’échange plutôt des courtes blagues sur la thèse et des tumblr que des essais parodiques, qui auraient pourtant l’avantage de nous faire réfléchir indirectement à ce qu’est l’écriture scientifique.

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Le hasard (un portrait Libération) m’a fait pourtant découvrir une autre parodie de haute-volée. Largement inconnue, ni rééditée, ni disponible sur internet, elle a fêté ses 30 ans l’année dernière, et mérite le voyage, que je vous offre en exclusivité : Le rond et le sobre, parodie de Claude Levi-Strauss. Rambaud et Burnier, les deux auteurs, l’un connu pour son Goncourt, l’autre connu (de moi en tout cas) pour son génial Que le meilleur perde (avec un politiste, Frédéric Bon) avaient parodié Levi-Strauss en même temps que des tas d’autres, mais en lui réservant une sorte de traitement de faveur : comparé aux autres parodies, qui servent surtout à régler des comptes avec des écrivains et des intellectuels, il y a dans celle-ci un grand respect, une reprise de tous les traits du Levi-Strauss officiel. C’est moins une parodie agressive comme les autres du livre qu’un pastiche, très réussi. A ranger à côté du picaresque Un tout petit monde de David Lodge, ou de L’anthropologue mène l’enquête de Nigel Barley, qui partagent cette bienveillance pour l’université et les chercheurs, chose finalement assez rare : l’humour en sciences sociales, c’est surtout une arme, et rarement une fin en soi (encore moins un sujet d’étude d’ailleurs : les ouvrages et les articles sur le sujet se comptent sur les doigts d’une main). Témoin cet article de François Dubet, qui dans un texte très didactique (extrait du Nouveau Manuel de Sociologie, 2010, dispensable) imagine trois recherches différentes sur le tennis (en gros Bourdieu, Boltanski et l’Ethnométhodologie). C’est ouvertement parodique, drôle souvent, et puis ça devient presque gênant.  Le texte est en effet spécieux du point de vue des intentions, puisque ses parodies servent de base à une critique qui l’amène, à la toute fin du texte, à amener ses propres positions sur le tapis, cette fois ci sans en rigoler le moins du monde…

Mais puisque l’on parle alcool et sciences sociales, c’est une bonne occasion de vous raconter mon dernier congrès, c’est une bonne occasion de ressortir une citation que j’aime bien, de Joseph Gusfield (dans « les moments et leurs hommes », p40) :

[Entre étudiants] nous disions qu’une thèse sur la consommation d’alcool par un étudiant de Harvard pourrait bien s’intituler : modes de décompression culturelle dans les systèmes sociaux occidentaux ; la même thèse pour un étudiant de Columbia donnerait : Fonctions latentes de la consommation d’alcool à partir d’une enquête (survey) nationale ; et pour un étudiant de Chicago : Interaction sociale au Jimmy’s : un bar sur la 55e rue

A quoi ressembleraient ses parodies aujourd’hui ? Ce qui est drôle quand on imagine ce que pourraient être ces thèses, c’est que la fragmentation de la sociologie fait que l’on pourrait multiplier les possibilités, et encore je ne raisonne que sur un espace francophone.

Bourdieu (ou Bière Pourdieu) : La Dégustation. Critique sociale du ferment. Lemieux, Le Bavoir et la Crasse L’extrême-gauche : La mondialisation de la guerre des palais. Multinationales du houblon et construction sociale du goût. L’ethnométhodologie : « l’Apéro » : dynamique interactionnelle autour des cacahuètes, structure conversationnelle et trajectoire spatiale des verres dans une action alcoolémique située Latour : Le vin de laboratoire. La production sociale d’effets alcooliques. Morin : C’était un piège, celui là n’est pas sociologue to be continued…

(NB : n’étant pas propriétaire des droits sur le texte de Rambaud et Burnier, je le retirerai bien évidemment sur simple demande des intéressés) (NB2 : ce n’est pas ma faute si google m’a seulement donné une photo de Jacques Chirac quand on tape « Sociologie » + « bière » dans la recherche d’images. Je décline toute responsabilité.)

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7 réponses à “Le Rond, le Sobre, L’Humour (un article avec cadeau bonux)

  1. Pingback: Baptiste Coulmont » Sociologie de l’autolib·

  2. Pingback: Avant-propos à une préface pour une introduction aux prolégomènes d’un discours sur un certain sujet (un article avec cadeau bonux) | Histoires à lunettes·

    • Je devrais fouiller plus votre blog, celui-ci m’avait échappé. Très belle pièce !

      J’ai eu un livre assez drôle aussi dernièrement entre les mains : « The Wit and Humour of Political Science », c’est sorti il y a peu de temps.

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