13 doctorants

Luc était moins un doctorant qu’un espion freelance. Le terrain il le jouait comme un infiltré, son smartphone enregistrant tout. Les collègues a qui l’on en disait le moins possible, les dossiers toujours protégés et recopiés sur d’innombrables sauvegardes, les idées toujours gardées pour lui…Sa thèse au final personne n’a jamais pu la lire.

Angélique a fait sa thèse comme on prépare les jeux olympiques. Elle a commencé par apprendre à lire vite, connaître tous les raccourcis clavier, écrire en steno et sans regarder la feuille. Au moment d’écrire, elle a adopté une discipline stricte, horaires, régime alimentaire, nombre de pages par jour. A la fin de la soutenance, il n’y a pas eu de photo finish, mais son coach lui a offert les félicitations du jury.

Jean-Baptiste avait hésité un jour à rentrer dans les ordres. La BNF, il l’aime pour son atmosphère monacale et ses volumes de cathédrale, et la thèse est un sacerdoce dont il exalte les difficultés comme autant d’épreuves qui le rapprocheraient de la science pure. Aux dernières nouvelles, il écrit sa thèse comme la bible, peaufine ses notes de bas de page comme des enluminures. Il se voit bien évidemment Pape ou Evêque de sa discipline dans un avenir prochain.

Il s’entend bien avec Clément, qui travaille sa thèse comme un poète serait subitement inspiré, habité. Bribes fiévreuses, en pleine nuit, pendant plusieurs jours, jusqu’à épuisement, avant de retomber dans des longues semaines de silence et de déprime, nécessaires pour digérer la stupéfaction face aux réactions tièdes de ses directeurs de thèse, qui ne comprennent décidément rien au génie scientifique.

Marie aime les interrogatoires, les enquêtes et les preuves, elle a réalisé qu’elle prenait plaisir à comprendre les réseaux, et accumuler les informations personnelles sur les uns et les autres. Pourquoi simplement collecter des informations quand on peut avoir l’impression d’être un juge d’instruction ? Elle aurait aimé convoquer ses enquêtés et les enfermer dans une pièce jusqu’à ce qu’ils parlent.

Hélène a découvert qu’elle n’aimait pas le terrain, mais l’écriture. Née trop tard pour connaître le temps où il est était légitime de parler du monde depuis une bibliothèque parisienne, elle se rattrape à aborder chaque paragraphe en virtuose, maîtrise le dictionnaire des synonymes, joue sur la longueur de ses phrases, s’amuse à y glisser altérations, couleurs de vocabulaire, figures de style, contraintes formelles. Elle paufine le titre de la thèse depuis 3 mois.

Antoine aurait aimé être un artiste, et il a finalement fait une thèse. Mais tout ça le rattrape, à commencer dans les cours. Il revit face à cette audience captive, dont il prend possession avec un petit frisson après avoir frappé son stylo sur la table pour faire silence (3 coups bien sur). Quand « la thèse en 180 secondes » est arrivé sur le marché, il n’a pas hésité, il a monté ce numéro dont il avait toujours rêvé, danse et chanson avec balalaïka amplifié et choeur de l’armée rouge dubstep.

Bérénice avait une admiration sans borne pour sa directrice, auteur de cet ouvrage majeur il y a 20 ans. Elle n’aurait pas fait sa thèse si elle ne l’avait pas accepté auprès d’elle. Chaque semaine, ils se réunissent dans le séminaire fermé et devenu mythique que tient sa directrice, dans un appartement du Ve à Paris, où elle invite ses amis, critique ses concurrents, et laisse ces doctorants donner une nouvelle vie à ses vieilles idées.

Fabrice a découvert qu’il s’en foutait de la thèse. Il veut être prof de sociologie comme on voudrait faire de l’humanitaire, est prêt à sacrifier des heures de transport pour une vacation à l’autre bout de la région un vendredi à 19h, pour leur montrer de quel Bourdieu il se chauffe et en éclairer le monde.

Matthieu a lancé sa thèse comme un startup, roi de sa propre communication, hyperactif sur twitter-facebook-linkedin, il a son site personnel, une photo quasi-studio Harcourt de lui en veste décontractée. Il arrive toujours avec des powerpoints léchés en colloques, dans lesquels il prend des notes sous forme de live-tweet. Il a fini par prendre en charge la communication de son laboratoire, organise des afterworks, lance des réseaux, multiplie les projets.

Sébastien fait une biographie déguisée en thèse, il étudie un travail dans lequel lui même a travaillé, des processus qui l’ont lui même troublé, il laisse parler les gens pour mieux leur laisser dire ce qu’il n’ose pas écrire en son nom propre, il aime cette sensation de confirmation de lui-même en entendant parler les autres. La thèse pour lui a été l’occasion de faire une psychothérapie où c’est le client qui est payé.

Myriam n’a pas commencé une thèse, elle a rejoint une meute ambitieuse, structurée autour de son directeur de thèse et d’un énorme programme surfinancé sur 3 continents. Il l’a acceptée, lui qui contrôle, en caprice toujours sans motifs, les portes de son groupe. Et ce ticket d’entrée pour rejoindre un groupe où tous étaient beaux, bien nés, elle l’a reçu, avant tout enjeu intellectuel, comme une reconnaissance de corps à corps. L’occasion de rattraper tous ces moments d’instinct grégaire contrarié au Lycée quand son corps n’était pas encore celui là.

Léa n’avait pas vraiment d’idée de thèse, ni d’envie particulière d’en faire une. Son directeur si, il lui a obtenu une bourse, l’a convaincu de travailler sur un sujet qu’il n’avait plus le temps de travailler lui-même, l’a insérée dans dix projets collectifs. Au bout de deux articles où elle a clairement identifié certains bouts des entretiens qu’elle lui avait passer ou certaines idées qu’elle avait eu pour son sujet, elle a commencé à avoir un doute et à se demander si elle n’était pas surtout la sous-traitante d’un chercheur reconnu.

(en hommage à la série « Amants » d’Anne Archet)

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