Notes de survie d’un doctorant à Noël

Pierre Bourdieu qui êtes aux cieux, bénissez ce repas de Noël

Pierre Bourdieu qui êtes aux cieux, bénissez ce repas de Noël

– « Ah, ben le voilà ! Comment tu vas ? On t’attendait hein ! Tout le monde est pressé de te voir »
(3 bises qui claquent, ils se dirigent vers le salon)
– « Je devais finir un article ce matin…Ca va toi ? »
– « Super, super, tout est prêt, tes frères sont là, ton père s’est fait beau…(elle s’arrête à l’entrée du salon). Regardez, il est làaa ! »

(bise générale. Solennelle avec le père. On s’assoit)

[…] CHAPITRE 1, le début du repas

– « Alors rappelle moi c’est sur quoi déjà ta thèse ? Ca avance ? » (en dix minutes de conversation, le beau-f. attaque tout de suite sur la question problématique*)

– « Eh bien vois-tu (l’aventure commence…)

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Et même que parfois on s’en passerait bien

–          OPTION 1, 10 points de mana

 : je travaille toujours sur le feedback de la philosophique pragmatiste sur la manière d’aborder Kant. C’est passionnant en fait, ça permet de remettre en cause les supposés acquis du courant tchétchéno-impressionniste qui était dominant depuis le grand schiste entre Schtroumpfs du Nord et Schtroumpfs du Sud. Enfin tu vois quoi.

Vous gagnez dix points d’assurance, votre adversaire perd cinq points de mana. Attention, ce sort n’est utilisable qu’une seule fois : en cas d’usage prolongé, il vous fera perdre tous vos points de sociabilité et vous ne pourrez pas finir la partie.

–     OPTION 2, 3 points de mana :

euh ben…C’est toujours la même…Je travaille sur des intellectuels tchétchènes, des philosophes. Ouais. Voilà. Et toi, ça se passe bien ?

Vous gagnez vingt points de sociabilité.

–          OPTION 3 (dites « le rejet »), 0 point de mana :

Quelle thèse ? Je ne vois pas de quoi tu parles.

Vous perdez quinze points de sociabilité, cinq points de réputation, votre adversaire gagne dix points d’assurance. Vous passez à la table des enfants.

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–          OPTION 4, 15 points de culot :

(Vous vous levez) C’est bien que vous soyez tous là, justement je voulais vous dire quelque chose à ce propos. En fait je n’ai jamais vraiment fait de thèse, c’est une couverture. C’est à dire que je fais un autre métier derrière, je suis dans le milieu, je suis à la tête d’un petit réseau d’économie disons « alternative », franco-tchétchène.

Silence à table. Votre père lâche ses couverts et une simple question : « mais alors…Ca veut dire que l’on s’inquiétait pour rien ? Que tu as un vrai métier en fait ? ». Votre mère pleure « Oh mon fils…Je suis tellement contente », tout le monde trinque au champagne (« Entre nous, moi j’ai jamais cru qu’il faisait seulement une thèse, il est bien trop intelligent pour ça ! »), vous gagnez cinquante points d’assurance, trente points de sociabilité, du rab de roti de veau, votre beauf exprime son désir de travailler avec vous.

D'autres questions ?

D’autres questions ?

 […] CHAPITRE 2, la table des enfants

« Eh tonton…C’est quoi une thèse ? »

« Eh bien mon enfant…C’est comme un gros livre que je dois écrire. Un très gros livre. Et c’est un livre que l’on met plusieurs années à écrire, généralement autant d’années que tu auras de lecteurs d’ailleurs »

« Et ca sert à quoi ? »

« Je…Euh… »

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[…] CHAPITRE 3 le déballage des cadeaux

« Je me suis dit que ça t’intéresserait, il paraît que c’est super, j’espère que tu ne l’as pas déjà, c’est un best-seller »

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NB : Marche aussi avec n’importe quel livre de Michel Onfray

[…] CHAPITRE 4, le repas du soir

*Car oui, c’est une question problématique, rarement posée de manière légère, rarement suivie d’autres questions et qui sonne souvent comme une injonction plus large : pourquoi autant d’études ? A quoi ça sert ? Que fait-il au juste de ses journées ? Pourquoi c’est si long ? Il y a comme un doute sous-jacent dans ces questions, sur le doctorant, mais aussi sur la thèse, que mon beauf sait vaguement être auréolée d’une forte légitimité sociale, sans savoir pourquoi, et en ne la croisant jamais dans son univers professionnel.
Le fait même que la question soit posée n’a rien d’anodin : personnellement, je n’irai pas demander à un énarque ou un banquier ce qu’il fait précisément, de peur de passer pour un imbécile. Je n’irai pas non plus lui redemander chaque année. En fait le simple fait qu’il me dise « je suis banquier dans telle banque » suffirait, parce que je crois savoir ce que c’est, que je peux me reposer sur une représentation sociale standard du banquier. La représentation sociale du doctorant est plus floue, et c’est sûrement pour ça que l’on en vient tout de suite à vous demander ce que vous faites concrètement, à savoir votre sujet. Et rien n’est plus contre-productif, puisque lorsque vous expliquez votre sujet, vous ne faites souvent que rendre les choses encore plus obscures pour l’interlocuteur, vous creusez encore plus l’impression que vous faites un truc ésotérique, incompréhensible sauf par une minorité. On l’apprends vite, il y a tout un travail de présentation de soi à faire suivant les milieux : il faut savoir doser sa thèse, la présenter simplement, moyennement, ou de manière extensive, et surtout ne pas se tromper de public.

On peut vous poser ce genre de questions parce que le titre perd justement de sa valeur depuis des décennies, et tends à ne plus en avoir que dans quelques univers sociaux bien délimités. Sa signification tend à devenir floue socialement, entre-deux : elle tend à devenir moins sacrée, mais en même temps, le terme est toujours porteur d’une mythologie très forte, dont on ne se rend pas toujours compte au début. Lorsque l’on vous pose des questions, ce n’est souvent pas de vous que l’on parle, ni de votre thèse, c’est plutôt que l’on essaye de comprendre en quoi vous seriez digne de cet honneur social, en gros porter le titre d’Intellectuel d’Etat.

De fait, la thèse personne n’y connait (plus) rien à part les thésards et leur entourage proche. Certes me direz-vous, la plomberie est dans le même cas, mais personne ne va demander à un plombier pourquoi il fait ce métier (à part un sociologue), justement parce que c’est un métier qui ne donne droit à aucun titre. (à l’inverse, tout le monde aura une idée de ce qu’un fonctionnaire ou pire un enseignant fait, et en parlera à sa place, et de source sure je sais que leur survie est aussi difficile dans cette période de fêtes. Une pensée pour eux :

Dédicace à mes amis les enseignants

Dédicace à mes amis les enseignants

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Une réponse à “Notes de survie d’un doctorant à Noël

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