The Corcuff show feat. Boltanski, Caillé, de Singly, Dobry, Hartog (impressions d’achdéhère).

Ca se passe à Paris, le lundi 8 avril, à 9h. Philippe Corcuff présente publiquement son HDR (habilitation à diriger des recherches, une sorte de mini-thèse, souvent un pot-pourri d’articles ou un futur livre, qui sert à devenir professeur ensuite). Dans la salle, il y a un plateau de professeurs de sociologie incroyable : dans l’ordre alphabétique, Luc Boltanski, Alain Caillé, François de Singly, Michel Dobry, François Hartog. Il faut y ajouter la philosophe Sandra Laugier, et la sociologue Eva Illouz, que je ne connaissais pas pour des questions de frontières disciplinaires et nationales que je n’ai pas encore pris la peine de franchir (je n’en parlerais pas, n’y voyez aucun machisme, mais plutôt de la méconnaissance : dans tous les cas, il semble qu’elles soient aussi très connues toutes les deux). On murmure que Jean-Claude Passeron aurait du être là aussi initialement.

Chacun(e) de ces chercheurs/ses a sa fiche wikipedia, une notoriété plus que notable :  sur le papier, cette HDR est un all stars band, ces supergroupes à l’Américaine qui réunissent des musiciens de différents groupes, à la notoriété déjà bien assise (type Travelling Wilbury’s avec Dylan, Harrisson, Tom Petty, ou plus récemment type Velvet Revolver ou The Raconteurs). Ces supergroupes ont une particularité : ils ont souvent une courte vie, et produisent souvent des choses étranges, plus proches du collage démocratique et cordial, chacun ayant «droit» à sa chanson ou à son solo, que de l’émulation parfois conflictuelle entre grands musiciens.

Alors quand on arrive en salle B237, on se demande bien ce qui va pouvoir se passer dans cette HDR pour que des sociologues aussi différents et aussi prestigieux se retrouvent autour de lui. On se demande bien comment un type qui semble ne pas du tout jouer le jeu habituel de la recherche, en étant ouvertement militant, en passant toutes les lignes entre sociologie, philosophie, et entre les différentes sociologie(s), peut réunir tous les gardiens, les mandarins de la sociologie, dans une même pièce. Car Philippe Corcuff est une «star» des sciences sociales, au sens propre, c’est à dire un type qui est à la frontière entre sa discipline et un succès populaire autant qu’à la croisée entre toutes les disciplines. Une star qui tient un blog très lu, qui intervient souvent, qui publie tout le temps et partout, et qui tient même au courant la liste de diffusion auquel j’ai adhéré de son départ du NPA (voir son article sur mediapart). Une star qui est méprisée, critiquée, accusée d’être mégalo, par certains de ses collègues, et qui pour moi était surtout quelqu’un qui jouait «l’exit», qui sortait de plus en plus des sciences sociales pour devenir ouvertement un militant. Bref, pas le type auquel j’ai accordé une importance débordante, pas celui sur lequel j’aurais parié pour l’avenir de la sociologie. J’étais même surpris qu’il passe une HDR pour tout dire.

En venant, j’attendais donc du sang. J’étais persuadé qu’il serait scalpé par des mandarins qu’il avait imprudemment réunis et qui allaient se retourner contre lui. J’attendais un scandale universitaire, un (mas)sacre du printemps (cette pièce de Stravinsky dont on fête les 100 ans cette année) par un hydre à 7 têtes. J’avais naïvement oublié que lorsqu’un jury est réuni, à plus forte raison dans une HDR, c’est fait très stratégiquement, et sans prise de risque. Il y avait une alternative au bain de sang, et c’était que ce soit une magnifique entreprise de légitimation de Philippe Corcuff par plusieurs disciplines et plusieurs sociologies en même temps : qu’il joigne le fond avec la forme, que son HDR sous-titrée « dialogues transfrontaliers entre sociologie, philosophie, cultures ordinaires et engagements », soit en elle-même un dialogue transfrontalier réussi, et une séance d’adoubements multiples.
Dans un cas comme dans l’autre, on sait en tout cas que l’on va assister à quelque chose d’important. Un jury pareil s’apparente à un coup de force dès le départ, un avertissement. Tous les jours on voit passer des annonces de soutenance, mais avec un plateau pareil, jamais.

Je n’y suis pour rien s’il n’y a pas plus sobre quand on cherche « massacre du printemps » sur google

Pas de suspens, c’est le deuxième scénario auquel j’ai assisté, avec une trentaine d’autres personnes, dont probablement une vingtaine de professeurs, dans le public. Le caractère un peu misérable de la salle de la rue des saint-pères, le cérémonial version tables en formica, ne doit pas le masquer, c’était une formidable opération, une réussite sur toute la ligne, quelque chose de symboliquement très fort. Corcuff stressé. Corcuff critiqué. oui mais Corcuff libéré, adoubé, et même surtout admiré par son jury, avec qui il parlait d’égal à égal. L’occasion de comprendre que je n’avais absolument pas compris la position qu’occupait Philippe Corcuff dans le paysage universitaire.

table-classe.3

Table de classe. circa 2000.

Si, comme dans toute soutenance, la critique n’était pas absente (et Philippe Corcuff va en manger deux ou trois très justes des critiques, de quoi reprendre pas mal de points de son HDR avant publication), elle ne se voulait jamais dévastatrice. Si je n’ai pas vraiment compris les concepts de « transversalité globalisante », de « constellation lacunaire du global », ce qui pouvait relier analyse des régimes d’historicité en science sociale, des anthropologies chez Bourdieu, ou comparaison de ce dernier avec Rancière, j’ai bien vu une chose : les yeux des professeurs brillaient. Il y avait bien sur la cordialité et la retenue propre à ce genre d’événement qui jouait – personne en vérité ne voulait « tuer » Corcuff dans le jury –  mais il y avait beaucoup d’admiration.

«Tu prends des risques que d’autres ne prennent pas, ce qui est séduisant», disait l’un d’eux. Et tout est là. Il ose, bouscule les dogmes, se permet de ne pas avoir d’empirie, d’écrire en pur théoricien, attaque sèchement certaines sociologies, se permet d’errer sans avoir de résultat clair. Il revendiquera d’ailleurs pour ce mémoire d’HDR un caractère de « livre atelier ». Il prend le risque de rater totalement au fond, ce que bien peu de chercheurs se permettent, et ce qui est peut-être lié à la position que ce sociologue occupe : s’il se rate en tant qu’universitaire, il pourra se rabattre sur une de ses nombreuses autres casquettes. Honnêtement on l’envie ce chercheur-militant-réformateur des sciences sociales. On l’envie parce qu’il se permet de choses que le monde des sciences sociales, de plus en plus procédurier dans sa vision de la recherche, de plus en plus fragmenté dans sa pratique, interdit formellement, et d’autant plus formellement en thèse. Alors que personnellement je lis d’autres sociologies ou d’autres disciplines presque sous le manteau, sans trop savoir qu’en faire mais en adorant ce braconnage, Corcuff prend le problème à bras le corps, et essaye de réunir tout ça. Devant le all-stars band, il se livre à un immense mash-up de tous les styles possibles.

La raison pour laquelle tout étudiant des années 2000 connaît au moins Philippe Corcuff de nom

C’était ça l’exposé de notre candidat à l’HDR, beaucoup de coups de tête, beaucoup d’intentions, dans tous les sens. Pas encore de résultats, mais un work in progress, quelque chose qui fait rêver, et qui frustre en même temps (un des intervenants dira à ce propos qu’il a « autant de sympathie que de frustration vis-à-vis de ce mémoire »). Il y avait aussi de l’humour dans la soutenance, comme il semble il y en avoir dans le mémoire et chez Corcuff (comment ne pas voir de l’humour chez quelqu’un qui cite Ally Mc Beal, et prend appui sur de la chanson française pour critiquer Bourdieu ?). Bref, à ma grande surprise, ce qu’il y avait dans cette soutenance c’était des sentiments : sentiment de chercheur qui rêve de refonder la pensée, et s’amuse à la bousculer, sentiments de vieux chercheurs qui s’emmerdent dans le cadre qu’ils ont eux-mêmes créé, et s’emmerdent avec la génération de Corcuff qui a surtout mis en application leurs idées ou les a contrebalancé mécaniquement. Si Corcuff a dévoilé quelque chose chez les sociologues pendant cette soutenance de 4h, c’est avant tout les ressorts de la libido universitaire.

 Au cours de la conversation on parlera à un moment d’ « effets de génération » en science sociales, du passage d’un monde où la critique (ou l’adhésion) au marxisme est la base, à une génération qui n’a pas connu cette époque. Dans la salle ce jour-là, il y avait avant tout un effet de vieillissement : ce que l’on peut retenir comme leçon c’est l’effet que peut avoir sur des vieux sociologues l’attitude d’un jeune chercheur qui est peut-être le seul à leur rappeler leur jeunesse. A la fois du point de vue de sa multipositionnalité (à une époque où chercheur est un métier à temps plein), de l’engagement politique (à une époque où les jeunes chercheurs, comme moi, sont mollement politisés et ne pensent pas la recherche comme un moyen d’agir politiquement. A leur décharge elle le serait difficilement vu sa fragmentation et son hyperspécialisation…que Corcuff questionne justement), du point de vue des références (il reparle de Marx et de Proudhon), du point de vue de l’ambition aussi, car il veut clairement refonder la sociologie. Il est finalement le seul à les bousculer, quand tous les autres les célèbrent, et ils aiment ça. François de Singly a eu un très bon mot en présentant le héros du jour, « passé politiquement du rose, au vert, au rouge, puis aujourd’hui au noir » (autrement dit plus proche de Jeanne Mas que de Karl Marx ?), le plus important est peut-être surtout que ce jour-là, il est passé devant un jury aux cheveux blancs, autrement dit hors de sa propre génération de social scientists


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6 réponses à “The Corcuff show feat. Boltanski, Caillé, de Singly, Dobry, Hartog (impressions d’achdéhère).

  1. Philippe Corcuff a produit un très bon article dans un des premiers numéros des Cahiers Collectistes : « Pourquoi je renonce à jamais au militantisme transcourants. Interpénétration(s) de la théorie critique et de l’auto-célébration ».

  2. Merci pour ce compte-rendu fort intéressant. Sans trop connaître le personnage, l’analyse semble viser juste. Mais bon, on saura bientôt ce qu’il en pense, grâce à un mail de 2 pages sur l’ancmsp…

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