Le directeur n’est pas votre ami

Il y a deux choses dont il faut se défaire très vite quand on commence une thèse.
Première chose, jeter son ego dans la moindre version préliminaire d’une ébauche de semblant d’article, ce qui amène rapidement à se demander, à chaque relecture, si vraiment on est assez intelligent pour être un doctorant (et plus largement pour se présenter comme un intellectuel), et aussi à attendre fébrilement de chaque personne qui le lirait une éventuelle confirmation de cette intelligence.
Deuxième chose, croire que le directeur est ou pourrait être un jour votre ami, que vous serez peut-être moins un doctorant qu’un disciple, et qu’ensemble vous dépasserez la relation strictement administrative qui vous lie. A force de rendez-vous en tête à tête, vous allez découvrir qui se cache vraiment derrière cette paire de lunettes et cette veste en tweed, s’il pense vraiment ce qu’il a écrit dans les lettres de recommandation élogieuses qu’il vous a confié pour diverses candidatures. Et réciproquement lui aussi va voir autre chose en vous qu’un énième doctorant, découvrir qui se cache derrière les lunettes rondes, les jeans et les pulls Celio délavés. Sur ces quelques années, c’est presque « objectif tutoiement ».
Mais peut-on vraiment demander en friend son directeur, et attendre fébrilement qu’un jour ou l’autre il vous confirme ? Le directeur n’est pas un ami, ni un psy, c’est un patron, un n+10.

Il y a un énorme danger à vouloir faire de la relation avec le directeur autre chose que ce qu’elle devrait être, le même que celui de l’égo toujours en avant : au problème de ne pas considérer sa thèse comme un travail, et de la laisser tout prendre, répond celui de ne pas considérer le directeur seulement comme un professionnel confirmé qui s’adresse à un aspirant professionnel, et à ce titre de prendre chaque remarque comme une attaque personnelle, une trahison du lien que l’on essayait de créer, l’expression d’un doute de sa part vis à vis de notre intelligence. Ce qui est en jeu, ce sont les frontières de votre vie privée et de votre vie professionnelle, déjà bien mises à mal par l’absence d’horaires clairs, de bureau personnel, le fait de travailler souvent chez soi, etc.
Alors certes, la relation enchantée avec son directeur peut exister. Quand Loïc Wacquant relate ses discussions avec Bourdieu jusqu’à 3h du matin et son extrême disponibilité, on est forcement un peu jaloux que lui y ait eu droit. Elle existe aussi avec les jeunes profs, qui n’ont pas encore quinze thésards et des monceaux de responsabilités. Mais statistiquement, cette relation est un mythe, un des mythes de l’université, et tant pour le prof que pour nous, c’est un risque.

Risque que lui aussi attende de nous quelque chose, s’investisse personnellement dans ce qu’on lui donne, remette en cause son choix de nous prendre comme doctorant, ne plus oser être trop méchant, je ne sais pas, il y a en tout cas une chance pour que tout ça influe en bien ou en mal sur l’évaluation de nos travaux. Mais surtout, contrairement au doctorant, le directeur peut très vite rebasculer d’une relation amicale à une relation plus froide, strictement professionnelle, s’il juge que l’on n’est plus digne ou s’il s’en est lassé. D’un coup sec, il peut nous rappeler qui est dominant dans l’histoire, sans que l’on puisse déposer de recours. Et ça, je l’ai déjà observé chez des amis, c’est la pire chose possible, la douche froide après l’idylle.

L’une des premières phrases, au premier tête-à-tête, que mon directeur a prononcé, c’est qu’il me dirait sans ambiguïtés si un papier était nul, et qu’il ne faudrait pas le prendre mal. J’ai trouvé ça normal sur le coup. Mais la première fois qu’il m’a fait ça, pendant deux jours j’ai profondément douté, j’étais sur les nerfs, triste et en colère. Jusque là tout avait l’air d’aller : un mémoire salué, un projet de thèse qui nous ouvre les portes du doctorat, tout roule lorsqu’on arrive en septembre. Et puis soudain, le directeur sort ce même projet, maculé de coups de feutres et nous prend en duel, sans que l’on s’y attende. Telle phrase ne veut rien dire. Telle autre n’est pas assez fouillée. 1h de souffrances et de bafouillements.
Les deux jours passés, je me suis rendu compte de l’intelligence de sa toute première phrase, et du sens que prenait sa froideur continuelle. Au bout de vingt doctorants, il sait parfaitement quel risque il me ferait prendre en étant sympa. Il sait probablement aussi à quel point les doctorants attendent de lui une relation enchantée, comme dans les contes de fées universitaires, « ils vécurent heureux et eurent beaucoup de discussions ».
Tout ça n’exclut peut-être pas une forme d’amitié, même si statistiquement l’amitié entre un bonhomme de 60 ans et un jeune crétin avec la vingtaine ne court pas les rues, mais celle ci ne passera pas par les papiers qu’on lui donne.

Mon problème maintenant, c’est qu’en trouvant sa posture intelligente, j’ai presque de la gratitude : je me mets à penser qu’en fait c’est un père fouettard certes, mais bienveillant, qui finalement nous aime bien pour être aussi exigeant, ce qui veut dire que du coup, entre nous, toute amitié n’est pas impossible, et que…

Bref, on revient à la case départ.
et re-bref :

en BONUS : Les illustrations utilisées ici provenant désormais d’une seule recherche google, ici “transfert psychanalyse”, voici les photos auxquelles vous avez échappé.
Des gants mappa (je n’ai pas osé cliquer pour voir quel lien il pouvait y avoir avec la psychanalyse)
Catwoman

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2 réponses à “Le directeur n’est pas votre ami

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