A nos fantômes

Jusqu’à faire l’expérience de la déchéance sociale, elle était convaincue que Vernon, Lydia, Xavier, Patrice et les autres étaient adorables, mais qu’au fond ils se debrouillaient mal. Qu’ils manquaient de mordant. Qu’ils ne cherchaient pas correctement. Oh, elle ne leur en voulait pas pour ça, mais une part d’elle, en vérité, s’accordait à croire que si la vie était plus facile pour elle, ce qu’elle le méritait. Il pouvait lui arriver de dire « je sais que je suis privilégié » mais dans le fond ça ne lui paraissait pas tout à fait juste. […]

Vernon Subutex, tome 2, p.208

Il y a mille raisons d’abandonner sa thèse, ou bien plus largement la carrière universitaire. Mais une seule manière de parler de ce tabou, le silence. A la limite le rire, quand la reconversion est incongrue, suffisamment lointaine pour avoir l’air exotique, suffisamment assumée pour que le doctorat apparaisse comme une simple erreur de parcours avant de se réaliser pleinement. Mais passé ces quelques cas dont on s’amuse, il y a un tas de cadavres dans les armoires.

Les doctorant(e)s et les docteur(e)s sans poste qui abandonnent disparaissent un par un. Sans laisser un mot. Pas de coup d’éclat, pas de pleurs. Il n’y a jamais eu un mot plus haut que l’autre, pas de lettre ouverte sur les listes de diffusion, pas de discours auquel se raccrocher, pas d’indications laissées sur les endroits où ils partent, pas de précédent glorieux d’une reconversion qui ne serait ni une trahison du milieu ni une faiblesse personnelle, mais un dépassement par le haut. Il y a donc des traitres, des frustrés, des fainéants, il y a ceux qui craquent physiquement ou psychologiquement. Et étonnamment dans le lot peu de victimes : la majorité au fond « n’étaient pas faits pour ça ».

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Photo : La vuelta” Juan Fernando Herrán

Ni statue ni mémorial ni « précaire inconnu » qui tienne non plus, le silence est partagé par ceux qui sont de l’autre côté de la barrière : on ne parle pas de ces choses là. On ne va pas évoquer ceux qui nous rappelent que nous sommes sûrement là avant tout par un coup de bol plutôt qu’un cerveau mieux cablé et un mérite personnel. Même chez ceux qui savent mieux que quiconque que l’histoire est écrite par les vainqueurs, on écrit l’histoire, personnelle ou collective, en oubliant les perdants. Les mêmes savent aussi qu’on a tendance globalement dans le monde moderne, depuis trente ans, à diluer le poids des inégalités sociales, collectives, structurelles dans une responsabilisation individuelle. Ca n’empêche pas qu’on ait le même discours nous concernant (« si on veut on peut, regardez machin qui dormait 4h par nuit, avait un boulot à côté et a fini sa thèse en 3 ans », « moi à l’époque j’étais ATER temps plein, enceinte, et j’ai écrit ma thèse »). Discours de responsabilisation individuelle, discours aussi de justice, où ne resteraient que ceux qui étaient les plus motivés. Le tout saupoudré d’un jeu constant, conscient ou pas, celui du tiercé pour savoir qui est le mieux placé. Et puis plus récemment discours désormais sur le hasard, de plus en plus prégnant ces dernières années, comme pour s’excuser malgré tout. Autant de discours de protection, schizophréniques, face à une situation en réalité intenable.

Les invisibles

Si tous ces fantômes revenaient d’un coup, façon Les Revenants, nous serions tout aussi gênés que la petite commune de la série de Canal+…Et tiens, fort opportunément on ne les voit pas. Mais on voudrait voir ces abandons qu’on aurait du mal à les évaluer. D’abord parce qu’ils sont réellement invisibles. Aucun collègue de bureau pour s’alerter d’une absence au bout de trois jours, faudrait-il déjà avoir un bureau et un espace commun. Tout au plus se demandera-t-on au bout de 6 mois ce que devient Laurent, dont personne n’a eu de nouvelles depuis longtemps et qui n’est pas passé dans cette salle commune de doctorants où se battent 5 tables et un vieil ordinateur. On voudrait voir ces abandons que ce serait difficile matériellement.

Ensuite personne ne veut se reconnaître là dedans, il n’y a pas de reconnaissance entre les uns et les autres et d’union des damnés de la thèse, l’abandon étant avant tout un échec personnel. Pas de boites ou de coopératives qui se montent entre anciens doctorants, pas de circuit de reconversion traditionnel dans le privé, juste des hontes personnelles, et un éloignement du milieu, à petits pas. On ne met pas sur un CV «doctorant(e) qui n’a pas terminé sa thèse », comme on ne met pas qu’on a raté un concours (même de peu, même « admissible »), sauf à prendre le risque de montrer sa rancœur. Et pourtant on devrait, à supposer qu’éventuellement faire de la recherche et avoir appris à faire des choses solides – plus solides que n’importe quel discours sondagier, au doigt mouillé, de psychologie de comptoir ou de management – soit un métier en soi, une vraie compétence, rare, précieuse, et qui devrait valoir cher.

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Photo : La vuelta” Juan Fernando Herrán

Et puis structurellement, il n’y a pas de disparition massive comme dans Leftovers, mais un lent compte-goutte, sans personne pour relever l’hémorragie. Tout simplement parce qu’il n’y a pas un seul concours qui va clore définitivement toute possibilité, cliver de manière sèche ceux qui sont en haut de la barre d’admission et ceux qui sont en dessous, au contraire, il y a justement de multiples postes, et autant de raisons de ne jamais s’arrêter à un échec. Il y a même ces dernières années, en particulier par la grâce des machines à fric qui sont apparues sous forme d’enclaves argentées dans un champ en ruine (ERC, Labex, etc), une démultiplication des postes liminaires. Post-doc, chercheur sur un contrat de recherche donné, vacataires, voire chercheurs qui se mettent à faire de l’administratif, tiennent une bibliothèque, font les petites mains pour les recherches des autres, se font traducteurs, graphistes, informaticiens, manutentionnaires, archivistes, pour qui voudra. Il faut vraiment le vouloir pour abandonner, il faut avoir un certain courage.

Il y a ainsi de multiples moyens de surseoir à l’abandon pur et simple, et de manière encore plus perverse c’est au moment où les gens commencent à envisager sérieusement l’abandon, quand la rumeur s’ébruite, qu’on vient vous rechercher en catastrophe, intervention d’urgence avec le poste de la dernière chance. Si on était plus malins on en jouerait, on blufferait pour avoir un poste. Le milieu a encore une mauvaise conscience et un cœur, et du coup ne comprend pas « pourquoi vous partez si vite ? ».

Préparer l’abandon

Il y a aujourd’hui de multiples et bonne raisons de ne pas faire une thèse, mais aussi de l’abandonner en cours de route, ou bien de laisser tomber après. A quoi tient au fond une bonne thèse et une possible carrière si ce n’est à un équilibre assez improbable et quasi-impossible à maîtriser, entre un/e directeur/trice porteur/se, l’afflux de financements, et un sujet bien choisi, de ceux qui offrent un possible terrain qui ne dérobe pas et en même temps qui accompagnent (voire provoquent pour les meilleurs) les évolutions d’une discipline. Pas de chance pour ceux qui auraient eu un mauvais sujet, un mauvais terrain qui les trahit ou les déborde, un/e mauvais/e directeur/trice. On ne peut pas faire de thèse sur un échec, malgré toute notre rhétorique scientifique sur le fait que tout est bon à prendre. L’échec est sympathique quand il est marginal, quand il permet d’avoir un joli chapitre « humain » (« le chapitre méthodo »), sur des auteurs qui sont en réalité des machines de guerre sans pitié.

07_herranPhoto : La vuelta” Juan Fernando Herrán

Plus aucun des discours ne tiennent, statistiquement il y aura plus de morts que de vivants à la fin sur le champ de bataille, et il n’est plus possible de parier sur son excellence pour s’en sortir : cette fois-ci ce ne sont plus seulement les moins bons et quelques brillants malchanceux qui perdent (si tant est que ça se soit déjà passé comme ça…), mais même les meilleurs, ceux à qui on promet un avenir certain et qui buttent sur la réalité. Ce n’est plus l’éventualité d’un poste avec laquelle ma génération doit vivre et qui doit la faire tenir, c’est au contraire l’éventualité de l’abandon. Autour de cet abandon qui plane, chacun tisse aujourd’hui ses plans B, certains imaginent désormais des carrières hybrides, entre journalisme et recherche, consultant(e) et chercheur/se, documentariste, écrivain, etc, chacun garde jalousement ses recettes sur ce point aussi, comme s’il n’y allait pas non plus en avoir pour tout le monde dans ce jeu de reconversion et de double-carrière. Chacun gère aussi comme il peut la tension et le malaise qu’il suscite : il y a des dépressions, des divorces, et oui aussi des suicides. Dans des proportions où là aussi le silence est de mise. Il y a peu de militantisme, peu d’espoir collectif, et chacun se sauve individuellement comme il peut.

Cet abandon attend ses discours, le moment opportun pour sortir de sa latence, pour être quasiment revendiqué, assumé, ne plus être subit, peut-être nous permettre de reconstruire un collectif autour des bras cassés. Et ces fantômes il va falloir s’y faire, parce qu’ils sont le plus grand nombre, qu’ils vont nous hanter, et que nous serons des leurs. Il faudra leur rendre hommage pour nous guérir aussi.

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7 réponses à “A nos fantômes

  1. Merci beaucoup pour ce texte, qui pointe un énorme gâchis de capacités humaines et morales.
    J’ai recruté dans une entreprise privée un candidat qui avait été assistant de recherche deux ans au sortir de son école d’ingénieur (prestigieuse), mais n’avait finalement pas voulu continuer dans une thèse. J’ai pensé que ces deux années feraient toute la différence avec les profils similaires qui sortaient de deux années de consulting. Je pense ne m’être pas trompé.

  2. Bonjour. Je n’ai jamais hésité à dire que j’avais entamé un projet de thèse, avec recherche de financements pour ce projet pendant plusieurs mois, et que j’avais finalement coupé avec tout ça. Et vous savez quoi ? C’était une chance ! J’avais pu déjà voir le milieu de la recherche, son fonctionnement, ses codes, ses egos énormes, ses prises de position… Et, même si ça a été dur de me l’avouer, j’ai compris que je ne m’épanouirai JAMAIS là-dedans.
    Résultat ? J’ai totalement abandonné ma discipline universitaire, j’ai fait totalement autre chose, j’ai acquis des compétences de façon très rapide, et j’ai été reconnue à ma juste valeur. Alors que je sais pertinemment que j’aurais été bridée en thèse, et que j’aurais eu moins d’estime de moi.
    Si vous prenez la décision d’abandonner (ok moi je ne me suis pas vraiment « lancée » du coup), ne craignez pas le regard des autres (qui d’ailleurs n’ont peut-être pas le courage de faire pareil…). Demandez-vous pourquoi vous voulez partir, voyez ce qui vous manque, et rectifiez le tir dans votre activité à venir. Vous serez surpris de ce que vous pourrez faire et du bien-être que vous pourrez y gagner.

  3. Magnifique article. Merci!
    Je dirais même qu’il y a une nouvelle tendance à encourager l’abandon « après », car il n’y a plus de postes. Les universités (en tout cas, celle que je connais) mettent de plus en plus les docteurs à la porte, avec un discours enchanté qui consiste à considérer comme un échec le fait de devenir enseignant-chercheur après avoir fait un doctorat (ce sont des profs ou des titulaires de concours qui rabâchent ça, douce ironie).
    Malheureusement, cet encouragement à l’abandon ne s’accompagne en général que d’ateliers CV-Lettre de motivation-Pitch (non, malheureusement, ils ne distribuent pas de brioche de poche).
    Et là, à nouveau, si le docteur qui ne voulait pas faire autre chose que devenir enseignant-chercheur n’arrive pas à trouver un poste, c’est de sa faute à lui, car « il n’a pas su mettre en valeur ses compétences ».

    L’institution organise massivement l’abandon post-thèse, mais en fait porter tout le poids (et les conséquences) à l’individu qui, dès qu’il sort du système universitaire, se retrouve seul et à poil, si on peut dire.
    Vous avez raison, il faut que les fantômes reviennent hanter la fac!

  4. Merci beaucoup pour ce lieu d’expression et de réflexion autour d’un sujet significatif et signifiant du fonctionnement du monde académique contemporain.

    Une directrice de thèse en rupture de l’institution académique.

    Une chercheure révoltée qui a créé, Va…, un safe-space dédié à la relation d’aide à l’épreuve de la recherche : http://www.soinsetressources.fr/annevolvey.html

  5. Très bel article !
    On pourrait être plus virulent encore sur cette machine à asservir des bonnes volontés, à broyer des vocations, à annihiler des projets qu’est l’université. « Se tourner vers l’avenir » assène notre président, sans voir que cet avenir est bouché et que le très faible nombre de personnes qui y accèdent ne le sont que par chance ou piston. La méritocratie n’est qu’un beau slogan.

  6. Article très intéressant, sujet assez tabou en effet, il faudrait en parler davantage.
    Ps: il y a une petite coquille dans cette phrase  » si on veut on peut, regardez machin qui dormait 4h par nuit, avait un boulot à côét et a fini sa thèse en 3 ans ».

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