Pour une théorie de la note de bas de page

«Regardez là. Regardez la date de publication. Bon, vous voyez contre qui c’est dirigé maintenant ?»

Il y a quelques jours j’ai eu avec mon directeur de thèse un cours assez particulier. Un cours de note de bas de page.

«Je ne sais pas…»

«Il faut vous cultiver un peu plus. Pensez à la critique de cette notion…Ca date de quand, les années 2000 ?»

«Oui, c’est ça»

«Et maintenant regardez la date de publication de mon article».

«1995…»

«Bon, alors vous comprenez maintenant. Vous chercherez à qui je m’en prends. Un jour vous n’aurez même pas besoin d’y réfléchir, vous saurez tout ça, ça fait partie de la culture».

La note de bas de page, c’est cette présence en bas de la page qui différencie un texte lambda d’un texte scientifique au premier coup d’oeil. L’abondance vous fait en plus tout de suite savoir à quel niveau se place le texte : trop c’est soit un gros texte très ambitieux, soit un jeune auteur qui veut faire sérieux.

C’est cette présence parfois écrasante aussi, j’ai de très mauvais souvenirs des éditions critiques de certains grands romans où les notes dépassaient allègrement la moitié de la page et perturbaient ma lecture simple en permanence. Maintenant je dois bien reconnaitre que je les lis autant que le corps du texte. Je me suis habitué à ces pastilles de taille 9, qui piquent les yeux après plusieurs pages.

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Au delà d’un certain seuil, vous êtes atteint d’érudition : pensez à consulter

C’est surtout un des espaces où se jouent les rapports de force entre chercheurs. Les rubriques «correspondance» de nombreuses revues jouent le même rôle. C’est ce que l’on a perdu un peu avec Cairn et les éditions électroniques, où l’on n’a pas une revue en bloc et seulement des articles individualisés, mais d’ordinaire une revue a une cohérence propre, avec des articles de fond, des notes de lecture un peu plus agressives, et des lettres échangées où le ton change radicalement et se fait parfois très violent. C’est là où l’on peut observer les rapports de force entre écoles, laboratoires, revues. 
Aux Etats-Unis, c’est un sport de répondre à ses critiques, ce qui donne des articles parfois très drôles, où le persiflage est de règle : par exemple celle-ci, où Charles Tilly ridiculise ses critiques dès l’introduction en contractant leurs deux noms (Jasper et Goodwin) pour les appeler «Jaswin». En général, la critique aux Etats-Unis c’est aussi un sport de combat auquel il faut savoir jouer, il faut y boxer en gentleman : Loïc Wacquant y est allé tellement fort, avec tellement de monde à la fois, et un article tellement agressif, qu’il a véritablement outré tout le monde aux Etats-Unis avec son article «Scrutinizing the Street…» en 2002.

Loïc aurait dû utiliser la note de bas de page. La note de bas de page, c’est beaucoup plus subtil. Il faut d’abord apprendre à l’écrire, la mode actuelle est au pas trop long (contrairement aux tartines il y a 20 ou 30 ans), les règles de présentation abondent, entre les «ibid», les «op. cité», les «art.cité», les points après le «p.» pour indiquer la page, les «pp.» pour en indiquer plusieurs. Et puis il faut apprendre à doser ce que l’on met dedans, seulement des références ou un peu de texte quand même. Pas trop non plus.

Dans mon premier article jamais écrit (jamais publié et pour cause, je vous raconterai un jour) certaines notes auraient pu faire partie du corps du texte, et certaines parties du texte auraient mieux fait de passer en note. Au début, on utilise la note de bas de page par flemme, comme un outil pour les idées que l’on a oublié en chemin. Ce qui nous donne l’équation suivante : “ah merde j’ai oublié de parler de ça » + « ouais mais reprendre mon gros paragraphe ca va être bien lourd » = « heureusement, il y a les notes de bas de page ».
Et ne croyez pas, ça ne sert à rien de mettre en note de bas de page pour raccourcir le texte et le faire rentrer dans un nombre bien défini de pages. Bien essayé, ça ne prends pas (je le sais, j’ai essayé).

Ou comment certains désespèrent avec leur notes de bas de page

Mais surtout, il faut savoir la lire : c’est là où l’on arrive à savoir par exemple quand un professeur n’est pas allé sur le terrain et a pompé les travaux de ses trois derniers étudiants en mémoire, c’est là où les remarques les plus dures sont rejetées, restant invisibles sauf avec de l’expérience pour les comprendre. Cela échappe aux jeunes chercheurs, mais – si j’en crois mon grand chaman professeur hors-classe – à force de connaître le milieu, et ses acteurs, on sait très bien qui cite les autres sans les lire, ne cite pas et ne lit pas (rare), et surtout qui lit en citant de manière stratégique, et utilise subtilement les notes pour faire passer des messages (probablement la majorité). Ceux là demandent une lecture approfondie, initiée.
C’est un espace où le langage n’est pas du tout le même, il est rebutant parce qu’il est la plupart du temps technique, il est aussi parfois plus personnel, et parfois franchement débridé.

 Outre la remarque de mon professeur, un simple jeu de dates pour montrer que l’on était le premier sur le coup, on peut ajouter plusieurs autres techniques, d’autres stratégies de citation :

L’hommage. chronologiquement, la première note est celle où l’on place tous les amis qui ont lu l’article (pour être sur qu’ils auront au moins leur nom publié une fois dans leur vie, pour montrer à quel point l’on est entouré de gens super forts).

L’infamie des bas-fonds du texte. Evidemment le fait de rejeter quelqu’un en note de bas de page peut-être infamant, quelques lignes de critiques pour dire que non, décidément cet auteur là n’est pas compatible avec ce que l’on dit, en sous entendant que la critique est évidente et ne demande pas plus de quelques lignes.
VARIANTE : on peut aussi répondre à une critique en note de bas de page, tout en répondant à d’autres dans le corps du texte, c’est un bon moyen d’indiquer la hiérarchie que l’on fait entre elles, et surtout entre les personnes qui en sont à l’origine.

L’absence coupable. Autre technique, encore plus cruelle, ne pas citer. Faire comme si certains travaux n’existaient pas. C’est cruel, mais aussi logique, lorsque l’on critique, on cite, et si l’on cite, on participe à un concours de celui qui est le plus cité.

L’infame effet d’agrégation. Amusante aussi, la technique qui consiste à coller ensemble plusieurs auteurs qui s’imaginent totalement différents, manière de dire que leurs débats n’ont pas vraiment de sens sans rentrer dans le détail.

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Et n’oublions pas la précision : toujours nécessaire

A part ces usages stratégiques de la citation, il y a un usage général de ces petites notes qui est remarquables. Parfois on dira la même chose que dans le corps du texte, mais c’est à cet endroit qu’on pourra le faire en variant la langue : critique plus directe, référence à la vie universitaire et aux coups bas, échappées littéraires ou même comiques.
Le livre le plus connu de mon directeur de thèse recèle ainsi une attaque à peine voilée à certains de ses collègues « dont [il] déplore les détours critiques parfois tortueux ». Renseignements pris, il s’agissait d’une pique destinée à des universitaires qui avaient refusé de recruter un de ses doctorants, en lui faisant payer le succès du directeur.

Par rapport au texte principal, au corps de l’article ou du livre, il y a comme une question de taille de caractère qui autorise d’autres choses. Ce n’est plus le même texte, et plus les même règles. Et cet espace, destiné à ranger la « procédure » scientifique dans un espace bien distinct, sorte de zone de manœuvre totalement aride, en devient aussi le lieu où l’on peut tout se permettre car peu de personnes regardent (on ne lit pas les notes de bas de page quand on veut lire vite un article, ni quand on connaît mal le domaine). Plus encore, comme cet usage détourné est assez marginal en volume (même s’il a été immédiat sitôt la note apparue : le livre d’Anthony Grafton, et les passages sur Gibbon surtout, le montrent bien), les nombreuses références font justement office de paravent : une critique de quelques mots pourra être subtilement noyée dans un océan de références.

Les chercheurs savent écrire, et quand ils ont envie de s’égarer un peu dans le littéraire, les formules, mettre en boite quelqu’un, ils sortent leurs plumes et se nichent dans les paratextes. Quand la standardisation littéraire des sciences sociales leur pèsent, ils peuvent s’offrir une récréation en citant n’importe qui dans la bibliographie (promis je placerai ça un jour dans un article, en tentant un jeu de mots à la Georges Perec et son mythique « Experimental demonstration of the tomatotopic organization in the Soprano (Cantatrix sopranica L.)), en s’amusant avec une note de bas de page, en s’égarant dans leur conclusion.
Ce qui m’amène à une fatwa personnelle sur ces conclusions où l’auteur redit de manière plus littéraire et métaphorique ce qui a été dit plus rigoureusement avant. Je mets toujours quelque temps à comprendre qu’il s’agit bien de la même idée, parfois tellement variée qu’elle en devient méconnaissable (et qu’elle se présente en plus, à force, comme originale). Il y a la philosophie ou la littérature pour faire ça de manière extensive : en sciences sociales, contentez-vous de l’art subtil de la note de bas de page, notre haïku universitaire.

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5 réponses à “Pour une théorie de la note de bas de page

  1. « – autre technique, encore plus cruelle, ne pas citer. Faire comme si certains travaux n’existaient pas. C’est cruel, mais aussi logique, lorsque l’on critique, on cite, et si l’on cite, on participe à un concours »

    Les exemples sont nombreux, mais celui qui m’a le plus frappé, c’est l’ostracisme infrapaginal dont a été victime un politiste, D. Gaxie, dans la Distinction de Bourdieu (1979). Le chapitre 8 est intitulé « Culture et politique : Cens et censure » ; le livre de Gaxie, Le Cens caché, a paru un an plus tôt. Et il n’est pas cité, alors que Gaxie est l’un de ceux qui a contribué a promouvoir la sociologie bourdieusienne dans la science politique française.

    Bourde celui qui est le plus cité.

    • Oui, je l’ai lu. il est parfois drôle, surtout quand il compare les notes de bas de page aux WC « comme les cabinets, la note en bas de page moderne est un élément essentiel de la vie civilisée, mais, pas plus qu’eux, elle ne fait un bon sujet de conversation dans les échanges civilisés » (p15) ! Mais alors qu’est ce que c’est chiant (pardon hein, mais vraiment c’est le mot) passé l’introduction…C’est justement très très érudit, et ça devient un livre d’histoire de l’histoire. Ca ressemble à un article dilué.
      Il y a un autre bouquin qui est paru sur la question, un truc proche de Latour je crois. Et sinon il y a aussi cet article :
      Pierre-Yves GAUTIER, «La note de bas de page chez les juristes», in : Mélanges en l’honneur de Philippe. Malaurie. Liber amicorum, Paris : Defrénois, 2005

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