Le doctorat enchanté

"Oh Pierre, dis moi, je pensais à quelque chose pour mon chapitre 3..." (Photo : Maciek Pozoga)

« Oh Pierre, dis moi, je pensais à quelque chose pour mon chapitre 3… » (Photo : Maciek Pozoga)

La thèse, cette maitresse exclusive et dominatrice, est parfois magnanime et autorise quelques instants de répit. Le temps de devenir rock-star (Fanfan des Béruriers Noirs, Brian May de Queen), le temps de faire un film sur sa propre vie (Tanguy), le temps d’écrire un blog somptueux en espérant devenir rock-star ou être contacté pour faire un film, ou le temps d’être l’épouse d’un ministre des finances. Une catégorie trop peu connue jusqu’ici, que cet entretien, dont j’ai trop tardivement découvert l’existence, est venu opportunément rappeler.

La complexité des vues exprimées sur la recherche dans cet entretien avec Renaud Dely me pousse aujourd’hui à un exercice d’exégèse, car cette vision décomplexée de la recherche proposée en filigrane par Marie-Charline mérite d’être révélée au grand jour. Ce que la plume souple, élégante, et légère de Renaud Dely ne manque pas de révéler, sous couvert d’un article anodin consacré au couple que cette doctorante forme avec le ministre des finances, c’est une vision de la thèse, une vision positive, lumineuse, enchantée. Des révélations passées inaperçues, qui me poussent à reprendre avec fermeté le flambeau – vacillant ces derniers mois – de ce blog, en son hommage.

« Il est déjà 17h30 et nous sommes sa première sortie de la journée. Comme souvent, Marie-Charline a passé sa journée cloîtrée dans son coquet appartement de la rue de l’Odéon, entre une pile de livres et les ronronnements de son chat […]
[à la fin de l’entretien] l’innocente jeune fille jette un regard à sa montre : vite, Pierre passe la prendre dans une heure pour dîner, en petit comité, avec le président de la République pour une remise de décoration à son vieil ami Jean-Pierre Jouyet. Elle glisse l’info comme s’il s’agissait d’une soirée ciné entre copines »

Photo : Maciek Pozoga

Photo : Maciek Pozoga

Marie-Casanière commence par une leçon essentielle sur le quotidien. Et nous montre que l’on peut vivre la solitude de la thèse avec bonheur, et même en jouir. Qu’il suffit d’un chat, de livres, d’un appartement dans un quartier abordable, d’un journaliste qui vient de temps en temps vous interroger et d’une vie sociale bien organisée. La leçon pour tous ceux qui font de la thèse un chemin de croix solitaire, plaintif et dépressif, est de taille. Et la question qui semble posée est d’une simplicité biblique : pourquoi pas vous ? Il suffit de s’en donner la chance : il reste une poignée de ministres encore célibataires sur les 37 que compte le gouvernement. La république offre ses cœurs pour les docteurs.

« Doctorante en philosophie, Marie-Charline planche toute la journée sur les auteurs du XIXe siècle qui ont écrit l’histoire de la Révolution française […] Peu de vacances, pas de sorties, et encore moins de folies, elle se contente de regarder quelques DVD, la tête sur l’épaule de son homme qui somnole après un retour tardif de son bureau »

Marie-Caline est un exemple à suivre pour les jeunes doctorantes : la preuve d’abord que l’on peut concilier thèse et bonheur conjugal pour peu que le conjoint fasse l’effort raisonnable de faire partie des derniers centiles au niveau fiscal. La preuve aussi que la théorie du genre n’a pas encore gagné totalement l’université, et qu’il est encore possible de poser doucement sa thèse tête sur l’épaule de son homme sans risquer l’excommunication par des autorités universitaires que l’on sait noyautées, surtout dans ses postes les plus élevés, par des femmes, ou plutôt des furies féministes, dévouée à la délirante théorie du genre.

« Elle songe presque à lever le pied de peur d’achever sa thèse trop vite. « Trois ans, ça ne ferait pas sérieux, il faut que j’y consacre au moins quatre années. » »

Marie-Canaille souligne avec un verbe innocent mais des sous-entendus clairs un fait évident, que la courageuse AERES n’a cessé de dénoncer ces dernières années : la 4e année de thèse n’est qu’un rite arriéré, une année d’attente pour les doctorants qui ont largement peaufiné leur manuscrit et sont menés de relecture en relecture, sommés de refaire leurs notes de bas de page suivant un nouveau style fictif, par des professeurs complices et fautifs. La perversité du corps enseignant les pousse d’ailleurs parfois jusqu’à prolonger cette attente interminable dans une 5e, voire une 6e année, ce que n’a pas manqué de sanctionner la vigilante AERES lors de ses visites, où elle est parfois tombé sur des doctorants errants dans les couloirs à la recherche d’un formulaire fictif pour pouvoir déposer leur thèse. Cette année dans l’antichambre n’a finalement qu’un seul but, jamais explicite, amener un jour ou l’autre l’aspirant doctorant jusqu’au marécage de Paul en plois – lieu de pèlerinage de tous les doctorants, tout comme le désert des thésards, ou le monastère de Noawtdeu-Baadpaj dans la province de Word – pour y effectuer ses ablutions.

Un des fonctionnaires habitants de Paul en Plois

Un des fonctionnaires habitants de Paul en Plois

« La jeune femme semble décidément fuir les plaisirs de son âge. Rattachée au laboratoire de philosophie Logiques de l’agir, à l’université de Besançon, elle dispose d’un contrat doctoral rémunéré pour se consacrer exclusivement à sa thèse »

Marie-Charlène a du courage à revendre pour toute une génération, celui de savoir accepter un contrat de travail de trois ans, et de refuser la précarité trop facile, plaisir de son âge, plaisir coupable d’une jeunesse insatiable d’expériences extrêmes. Son refus de travailler pour Mcdonald’s, une agence d’hôtesses, ou un quelconque petit boulot est une leçon à retenir pour tous ces doctorants qui jettent l’opprobre sur tous leurs condisciples, en étant si peu soucieux de leur travail scientifique qu’ils sont prêt à le troquer contre la première précarité venue. L’exemple de cette doctorante est à méditer, puisqu’elle a elle même connu les affres des ces postes, mais a su s’en sortir avec brio et ne jamais replonger.

[Fernand Bloch-Ladurie me le confiait la dernière fois, il ne manque pas de leur faire publiquement la leçon quand il reconnaît des doctorants dans ce genre de situations]

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Marie-Courage a aussi le courage de se proclamer chercheuse, là où la fadeur de ses collègues les amène souvent à se cacher timidement derrière le titre de doctorant, en dépit des suppliques de leurs ainés – chercheurs titulaires, professeurs, directeurs de thèse – qui n’ont de cesse de proposer aux jeunes aspirants de prendre leur place, de critiquer leurs travaux, et ne rêvent que de partir à la retraite le plus tôt possible (comme l’indique le nombre de postes de maîtres de conférence en hausse constante depuis des années).

« Attablée dans cette brasserie chic, rendez-vous couru des plumes de la rive gauche parisienne, la jeune femme blonde, belle et brillante semble parfaitement à son aise »

Déjà mure du haut de ses 25 ans, Marie-Chanel représente aussi une recherche enfin décomplexée de cette austérité esthétique qui rendait si triste les séminaires et les colloques : une science qui saura désormais aller chercher des partenaires d’avenir (Chanel pour le maquillage, l’Oréal pour le coiffure, le Café de Flore pour les boissons après le dur labeur, le Nouvel Observateur comme outil de vulgarisation de la recherche, et des cat-selfie pour les photos sur les sites de laboratoires, autant de partenariats possibles dont on avait déjà exposé la nécessité dans ces pages). Marie-Charline est la voix d’une génération qui se réveille, balayant des années de Maoïsme esthétique et de neutralité axiologique imposée envers les plastiques avantagées : un terrorisme de pellicules sous cheveux gras et d’haleines héritées d’apéro CGT maquillés en « terrains de recherche », qui avait fini par scléroser l’université autour de la tristesse rêche des vestes en tweed et des montures sécurité sociale : une université qui dédaignait les apports indéniables de Christian Louboutin à la pensée moderne n’était plus crédible.

« Pierre me dit souvent que je suis son phare dans la tempête. »

Soit le notre aussi, Marie-Charline.

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