La thèse, l’argent, l’avenir

Nous sommes en 2023. L’université est en crise. Ce ne sont plus des bonshommes d’Unicef ou de la Croix-Rouge qui vous arrêtent béatement, dans la rue autour de Jussieu, Censier ou la Sorbonne, interceptant la trajectoire oblique et rapide que vous pensiez être un détour malin. Ce sont désormais des gens avec des sweats siglés de la Sorbonne, qui vous abordent l’air inquiet :

« Madame juste une minute. Il faut nous aider, il faut sauver l’université. Ici (il montre un dépliant), voilà, c’est notre programme « Urgence Université »…et même avec 5€ par mois, 5€ !, vous pouvez commencer à aider, avec 5€ on peut entretenir une photocopieuse, acheminer des ramettes de papier…Et si vous pouvez aider plus ensuite, il y a le programme « parrainer un doctorant », qui vous enverra des photos, des lettres, depuis son terrain de recherche !…Sans compter que ces dons sont déductiblesà66%devos impôtsdanslalimitede20%durevenuimposable. Parce que les niches fiscales ne sont pas faites que pour les autres hein ! (clin d’œil) »

Tout le monde a en effet encore en tête le scandale de cette affreuse histoire d’étudiants morts congelés dans un amphithéâtre pendant un partiel de l’année 2019-20, faute d’avoir pu payer le chauffage, et qui nous avait valu l’inimitable titre de Libération : « un sujet en (pole) nord ». Et les journaux parlent de plus en plus de ces doctorants non financés, qui trainent dans la rue l’air hagard. Dans le débat public, l’article de Libération du 18 décembre 2019 a laissé une trace encore assez vive : « […] On les voit mendier aujourd’hui des livres à DLC courte à la sortie des librairies à la fermeture. Ce soir là, c’est le dernier Finkielkraut dont le propriétaire distribue des exemplaires, non sans calmer d’abord la dizaine de doctorants qui attendent fébrilement à la sortie de la librairie : « celui là il faut le consommer très vite, il sent déjà un peu », me confie le libraire. « Et ceux là dans le coin ? Vous ne leur donnez pas ? Ils n’en veulent pas ? », je lui montre du doigt une pile qui a l’air d’être destinée à la benne. « Ca c’est l’avant-dernier Lorant Deutsch, j’ose pas leur donner des trucs pareils…Mais un jour vous verrez qu’on y arrivera… ». Dans ce milieu, la dose de Bourdieu, de Levi-Strauss ou de Fernand Bloch-Ladurie est devenu trop chère, et c’est maintenant les livres des nouveaux philosophes qui sont abordables pour ceux qui peuvent encore se permettre d’acheter : (le libraire prends une édition poche de « Réflexions sur le mal, la gauche et la fin de l’histoire », de Bernard Henri-Levy) « Ca c’est un bon exemple, c’est de la coupée, ya pas grand chose de pur là dedans, c’est dilué et redilué…Mais ils sont tellement affamés qu’ils n’y voient que du feu maintenant ». Quotidiennement, ils sont aux abords des bibliothèques et des Gilbert Joseph Jeunes, à la recherche de livres, effrayants mais pas méchants, les lunettes sales, le manteau élimé, le macbook déchargé, trainant une bouteille de Château Bourdieu. Et leur désespoir peut se lire aussi dans les étiquettes de certains breuvages ou produits de bas de présentoir qu’ils transportent, « Clos Maffesoli », « Château Soral », « Rillettes  Hugues Lagrange », autant de choses auxquels l’Association Française de Sociologie n’accorde même plus d’AOC.

Rillette Lagrange : le délice des cultures

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Retour en 2013. L’université est en crise, disais-je, ce qui implique que la dernière roue de son carrosse,  les doctorants, vont avoir de plus en plus de mal à se financer. Heureusement, la France a des idées. Si l’université ne finance plus la recherche, pourquoi ne pas recourir au crowdfunding (ou financement de foule en québecois) ? Pourquoi en effet ne pas clairement assumer le caractère précaire de la recherche en la rapprochant d’un univers encore plus précaire, celui du monde artistique ? Il y a certes le concours DanceyourPhD qui met au défi depuis quelques années de danser des sujets de thèse comme « Evolution of nanostructural architecture in 7000 series aluminium alloys during strengthening by age-hardening and severe plastic deformation » (vainqueur 2012),  mais on en était pas arrivé jusqu’au financement lui même qui se ferait en dansant des claquettes. Néanmoins c’est l’idée qu’a eu une chercheuse en sciences du langage à l’Université de Strasbourg, en mettant son projet sur indiegogo. Et qui a eu la chance, en étant la première à y penser et en utilisant le crowfunding dans un domaine auquel on n’avait jamais pensé, de voir son projet réalisé, avec un coup de pouce des journalistes à la recherche de ce qui sort de l’ordinaire. Vous l’entendez vous aussi ? Cette voix de Jean-Pierre Pernault qui nous berce avec un « et pour finir, à Strasbourg, une initiative originale… » ?

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Heureusement, après ce numéro de Libé du 18 décembre 2019, la riposte s’est vite organisée

Mais le vrai bastion à prendre d’assaut, c’est bien entendu l’univers de l’entreprise. Soit dès le départ en faisant sa thèse dedans (les contrats CIFRE), soit ensuite, en essayant d’y vendre une expertise, ce qui s’apprend. Alors on essaye de savoir comment Sylvain Bourmeau ou Guillaume Erner sont devenus journalistes après leur thèse, ou alors on s’inscrit à l’atelier « présentation de soi » de son école doctorale. Mais ça manque de swag tout ça, bébé. Pour ceux qui terminent le doctorat mais gardent la pêche, quelqu’un quelque part a inventé ce qui pourrait devenir le speed dating de la recherche : 120 secondes pour vous vendre. Sur le principe du Elevator Pitch, vous rencontrez votre boss dans l’ascenseur vous avez un temps très court pour le convaincre (première erreur dans ce projet : tout le monde sait bien que les ascenseurs ne marchent jamais dans les fac). Un concours de « pitchs doctoraux » dont le texte de présentation (reproduit ici sans changements, mot en gras compris) m’a fait trembler de désir quelque part entre le dépliant « Pour vous, jeunes actifs » de ma banque et un cours de fiscalité par Jean-Marc Ayrault :

“10 challengers disposeront de 120 secondes pour raconter une histoire passionnante autour de leurs parcours doctoraux et se créer de nouvelles opportunités auprès du public de chercheurs et d’acteurs socio-économiques présent ce jour-là. Ce concours sera notamment parrainé par le Crédit Coopératif, représenté lors de la journée par son DRH, René Desbiolles. En plus de cette formidable expérience, le vainqueur du concours, désigné par l’assemblée, remportera… un iPad !

Mais en vrai, nous le swag on connaît ça depuis longtemps à l'université

Mais en vrai, nous le swag on connaît ça depuis longtemps à l’université

Mais écoutons plutôt son concepteur en parler, interrogé par Histoires à lunettes en partenariat avec Pipotronic, il déclare : « Depuis l’émergence d’une approche des expertises, la conjecture pousse les analystes à flexibiliser les émergences secteur. Avec ce projet…On s’oriente vers cette mutualisation gagnant-gagnant! C’est un pas important dans la phase de montée en charge de l’efficience communicationnelle…Ca permettra à chaque entité d’investir sur les applications à forte valeur ajoutée. Je crois plus profondément que concernant l’implémentation d’une dynamique référentielle, il y a nécessité de gagner les problématiques d’excellence…Enfin, je dis ça, c’est si on veut résumer ». La genèse de l’idée ? « C’est très simple, toute l’idée part d’un film espagnol, que j’ai vu il n’y a pas longtemps, La méthode, et je me suis dit qu’on pourrait faire ça nous aussi avec la thèse…Mais de manière beaucoup plus packagé hipster cool ! »

Tous ces projets sont des jalons importants pour le futur, pour assurer des doctorats de qualité. Mais il reste encore beaucoup à faire. Il faut oser. Une des pistes que la frilosité académique pour le monde de l’entreprise a pour l’instant scandaleusement laissé inexplorée c’est le crossover : ce sont des éditions spéciales et limitées de produits estampillés au nom d’un sociologue qu’il nous faut, des goodies avec chaque livre des PUF (une série de sucres édition spéciale Bergson en partenariat avec Beghin Say aurait été du meilleur effet pour la réédition de son intégrale par exemple), du produit dérivé qui rende la thèse branché. C’est l’ère du personnal branding universitaire qui s’ouvre à nous. Il faut penser au delà du simple financement de l’université par les entreprises, l’étape suivante nous tend les bras. Livrons nous ici donc à une petite étude de marché préalable, et partageons quelques idées à ce propos :

Pourquoi ne pas proposer au clos du Château Bourdieu de passer des publicités dans Actes de la recherche en Sciences Sociales, revue crée par Pierre Bourdieu ? (Sachant qu’il est trop tard malheureusement pour passer des accords entre le restaurant Castel et Robert).

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« Château Bourdieu. Clos Bourgeois. Parce que la distinction est à la portée de tous »

Si la législation n’était pas aussi ridiculement frileuse sur l’interdiction de la publicité pour les cigarettes on pourrait aussi imaginer aussi d’autres rapprochements fructueux :

Bourdieu

« La Kabylie ? Jamais sans mes Gauloises ! »

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Il est aujourd’hui nécessaire d’imaginer des produits spéciaux adapté aux quotidiens de ces professionnels qui s’intéressent peut-être rarement au marketing parce que le marketing les a oublié. Car il faut dissiper un malentendu, la sociologie, les sciences sociales, ce ne sont pas seulement des furieux d’extrême gauche. Il est loin le temps où les sociologues faisaient bénévolement de la publicité pour Lada et les frigos soviétiques. Aujourd’hui ce sont aussi des gens normaux, branchés, connectés, en réseau, qui pensent au redressement productif de la France en se rasant : certains cherchent à relancer l’industrie de la moustache, d’autres l’industrie du noeud papillon et de la tête à claques. La majorité enfin font marcher l’industrie des lunettes, assurent 70% des revenus de Moleskine et 30% de ceux d’Apple. Alors imaginons les partenariats de demain :

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« Sur tous mes terrains, dans le froid de la flexisecurité nordique ou dans la chaleur des révolutions arabes. Et aussi en ville pour pouvoir porter en même temps 7 livres à rendre à la bibliothèque et un ordinateur ? Rien de mieux que Simond Alpinism 22. »

Simond, fournisseur officiel de l’association française de science politique

Capsules

DOCTORAX (2mg.). Crises existentielles ? Insomnies ? Fin de rédaction ? Perte d’enthousiasme ? Vivre avec un doctorant n’est pas toujours facile. Dérivé de la formule ayant fait le succès de « 24 hours energy for dating actresses », les laboratoires LABEX ont inventé Doctorax pour vous. 24h d’énergie assurée pour le ou la supporter.

Enfin, sachons mettre à contribution l’arrière garde, rendre hommage au passé, jouons sur la street credibility de certains augustes aïeux, qui n’auraient sûrement pas rechigné à aider la jeune génération (mais vous noterez cependant que je me refuse à associer Claude à une marque de jeans bien connue, la blague étant bien trop facile) :

Les solutions existent. C’est maintenant du courage qu’il nous faut.

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5 réponses à “La thèse, l’argent, l’avenir

  1. Pingback: Le doctorat enchanté | Histoires à lunettes·

  2. Je trouve cet article intéressant mais pour moi un point majeur n’est pas souligné… Critiquer le système est une chose mais qu’en est-il de la position de ses acteurs? Nous avons aujourd’hui une grosse lacune dans la formation des doctorants qui est la compétence à savoir se valoriser pour la recherche d’un emploi ou d’un poste en université et en en entreprise. Toute initiative allant dans ce sens-là n’est pour moi pas à décrier mais au contraire à valoriser qu’il y ait un Itruc à gagner ou un banquier en sponsor. Aujourd’hui les universités et les entreprises utilisent toujours deux langages différents qu’il faut savoir manier judicieusement pour se faire une place en recherche ou en industrie.

    • Votre idée d’une star-academy de l’université est en effet passionnante, un premier pas pour une révolution collectiste à la télévision française. Mais cela dit, reste le problème du présentateur : bien qu’il y ait en ce moment de fortes promotions sur les universitaires grecs – on en recrute pour pas cher, avec un acheté un offert – qui pourrait être notre Nikos Aliagas ?

      • Vous me tendez une perche que je m’empresse de saisir : si France Télévisions le veut bien (car il s’agirait bien sûr d’une émission de serviçe public), je pourrai sans problème endosser ce rôle.

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