Bourdon, Campan, Légitimus, et le bon constructivisme

Ces derniers temps, l’actualité française a été secouée pendant plusieurs jours par des déclarations fracassantes sous couvert d’humour.

Je veux bien entendu parler de l’interview qu’ont donné les Inconnus à Alexandra Sublet le 28 décembre à la télévision, et de leur retour sur le devant de la scène.

Car les inconnus, pour mémoire, ne sont pas des humoristes, mais en réalité un trio de sociologues (le pseudonyme du premier d’entre eux, Bourdon, une greffe entre Bourdieu et Boudon, est pour le moins transparent et laisse deviner leurs ambitions théoriques d’une sociologie une et unifiée). Ce sont, entre autre, les auteurs remarqués dans les années 90 d’une étude sur la technicité langagière dans des espaces sociaux fortement structurés – comme le droit, la plomberie, ou la religion – et la situation de dissymétrie, voire de domination sociale, qu’elle entraine dans les interactions sociales entre un profane et un initié :

Leurs contributions, nombreuses, à la sociologie de l’enseignement, à la sociologie de la banlieue, à la sociologie des riches, et à celle de la police, ont aussi, en leur temps, marqué la discipline, qui ne leur a pourtant que rarement rendu hommage. Partis chacun sur des terrains et des sujets différents par la suite – étude du Cinéma français d’auteur pour Bernard Campan, observation participante chez les obèses pour Didier Bourdon (la version masculine et fat du travail de Murielle Darmon sur les anorexiques), et enfin sociologie des seconds rôles et de l’oubli médiatique pour Pascal Légitimus – ils ont annoncé prochainement la sortie d’un travail commun.

Mais leur retour marque surtout, pour les sciences sociales dans leur ensemble, l’espoir d’une possible résolution d’un conflit séculaire et meurtrier. Celui entre le bon et le mauvais constructivisme. En effet, fort d’un appareil conceptuel subtil et qui a fait ses preuves, au moins en deux occasions (BOURDON, CAMPAN, LEGITIMUS, “Notes sur le concept de Broucouille”, Chasse, pêche et Sociologie, vol 1, n°7, 1992 et BOURDON, CAMPAN, LEGITIMUS, “Quand la guitare crache, : ethnographie du dispositif socio-scénique de Dousseur de vivre », Revue Française de Science Pataphysique, vol. 3, n°1452, série 1, 1993), je pense que le retour sur le devant de la scène de ces pionniers devrait permettre, peut-être, d’aller au delà des positions récentes sur la question, et notamment de l’article de LEMIEUX CYRIL paru récemment, “Peut-on ne pas être constructiviste ?”, Politix, n°100, 2013.

Personne n'a oublié leur terrible échec dans la collection PUF premier cycle, aujourd'hui devenue mythique. Jugée trop subversive, leur photo de couverture sera abandonnée, et le livre avec lui

Personne n’a oublié leur terrible échec dans la collection PUF 1e cycle, aujourd’hui devenue mythique. Jugée trop subversive, leur photo de couverture (reproduite ici en exclusivité) sera abandonnée, et à sa suite le livre, « Groucho Marx en sa pensée », au profit d’un banal livre d’histoire.

Sans vouloir anticiper sur leur propre contribution, que j’espère de tout cœur prochaine je pense que l’on peut d’ors et déjà imaginer le type de distinction utile et fondamentale qu’ils pourront tirer sur ce point. Voici ce qu’il en ressortait dans une des dernières conversations que j’ai eu le privilège d’avoir avec eux :

« Le bon constructivisme…C’est simple. Il faut imaginer, c’est un chercheur, qui prend un objet d’étude, et alors hein, et alors il l’examine sous toutes les coutures, et puis alors là, mazette, il dit “tel phénomène, il a une histoire, il est construit par des représentations”, et il le déconstruit, il l’éparpille façon puzzle, mais surtout, ça c’est important, il recolle tout après, et là…ah ben là…Ca, c’est du constructivisme je peux vous dire ! Mais alors le mauvais…Bon, c’est souvent triste hein, c’est un chercheur, bon il est là quoi, alors il prend un objet d’étude, qui traine hein, et bon…C’est presque gênant quand on y pense. Donc il regarde sous toutes les coutures, et puis le seul truc qu’il trouve à dire c’est “tel phénomène, il a une histoire, il est construit par des représentations”. Bon, je veux bien…Du coup le type il réfléchit pas vraiment alors, il déconstruit, il casse ça dans tous les sens, et puis après il se contente de recoller les bouts ensemble. Voilà, et puis après il vous présente ça, il vous dit “c’est du constructivisme”…c’est pas sérieux! C’est un mauvais constructivisme ça.

Les conséquences d’une telle pensée seront majeures, c’est une certitude, et j’invite mes lecteurs à en tirer les conséquences pour leurs propres travaux, à commencer l’année par cette révolution. C’est peut-être la meilleure des bonnes résolutions possibles que de vouloir être ce bon constructiviste, ou alors vous risquez de repartir broucouille dans vos propres recherches, et il ne restera plus à l’hémorragie de vos désirs qu’à s’éclipser sous l’azur bleu dérisoire du temps qui se passe, contre duquel on ne peut rien.

Publicités

Une réponse à “Bourdon, Campan, Légitimus, et le bon constructivisme

  1. Pingback: Mode et beauté pour la rentrée : tout savoir pour être bath dans son laboratoire | Histoires à lunettes·

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s