Théorie du Bernard

Cette fois ci ce n’est pas à Cannes que Bernard Henri-Levy est venu présenter son quatrième documentaire, mais à Port-Réal. Accueilli par la Reine, le touche-à-tout de Saint-Germain des près est venu présenter « Le Serment de la nuit », un film à la gloire de la Garde de la nuit, dont on se rappelle qu’il avait fait inviter le Lord Commander il y a quelques mois à l’Elysée. Continuant dans la lancée de Bosna, du Serment de Tobrouk et de Peshmergas, Bernard-Henri Levy est resté plusieurs semaines le long de ce mur, allant même jusqu’à suivre pendant quelques jours une patrouille de l’autre côté de celui-ci, pour ramener des images inédites. « Pour éprouver les brûlures de l’histoire en train de se faire, il fallait être là, dans ce lieu où depuis 8000 ans, ils sont les protecteurs des 7 couronnes, le dernier rempart contre la barbarie des marcheurs blancs qui menacent notre démocratie […] il faut que nos gouvernements comprennent que les livraisons de verredragon à ces soldats de la liberté sont nécessaires et que la coalition doit intensifier ses frappes de dragons en coordination avec eux », a déclaré le cinéaste lors de la séance photo sur le perron du cinéma, où il est apparu entouré par 5 soldats de la garde de la nuit ayant fait le déplacement jusqu’à la capitale, avant de rejoindre pour une minute de silence le lieu de l’attentat qui a coûté la vie à la princesse Margery et au Grand Moineau.

Bernard-Henri Levy est depuis longtemps mon repère. Certes brinquebalant à l’heure où la nouvelle génération d’intellectuels à trois lettres s’annonce en la personne de GDL (Godefroy de Lafrapouillerie)(1), il reste un point d’ancrage que je me surprends de plus en plus à aborder avec moins de dégoût que de curiosité. Au fond, à quel moment décide-t-on qu’on devient BHL ? Et qu’est ce qui se passe lorsqu’on est un tel personnage, hors des plateaux télé ou cinéma, mais surtout en son for intérieur ?

EXCLUSIVE FILES: Bernard Henri Levy in Darfur

Bernard, ou Finkie et tous ceux que l’on peut citer et moquer depuis des années comme des contre-exemples, avaient pour l’étudiant quelque chose de rassurant, une constance qui faisait pour tous office de repère : voilà le contre-exemple, clairement identifié, contre lequel se forger un esprit plus posé, une éthique de la pensée, plus frugale que flamboyante et médiatique.  Puis la question se pose autrement lorsqu’on n’est plus seulement étudiant. On se met à lire ces créatures hybrides, ces Frankenstein de la pensée, d’une autre manière. Pas comme un risque pour l’intelligence du monde, mais surtout comme un risque plus personnel. Parce qu’on sent bien, sans trop les comprendre encore, qu’il y a des forces dans le monde universitaire qui poussent à lui ressembler. On sent que devenir un Bernard ce n’est pas seulement un choix initial (à l’image de celui d’Alain Finkielkraut qui refuse de prendre un poste à l’université, ce que Pierre Nora a rappelé avec un brin d’ironie dans son discours d’intronisation à l’Académie Française, ou GDL qui s’est grillé déjà) de ceux qu’on a courageusement refusé de faire, et dont on est fier de s’être prémuni. Ce serait trop facile. Devenir un Bernard c’est aussi un risque graduel, un processus sourd et discret, qui frappe sans qu’on le voit venir, et dans le bastion même de ceux qui se pensent par essence intouchable, les universitaires.

« Je sais bien que je ne serai jamais Toynbee ou Braudel. Alors il ne me reste que le sexe »

Oh bien sur la question ne se pose pas vraiment à l’échelle du doctorat. A ce stade là nous sommes encore persuadés que jamais, jamais nous ne deviendrons un mauvais prof, un chercheur raté, ou un expert médiatique. Le terme d’intellectuel nous paraît encore être une insulte. La carrière de Fernand Braudel ou de Max Weber nous semble évidemment promise, et à force d’accumuler les séminaires, nous aussi nous sommes prêts à rentrer dans les ordres, ceux de la science. Nous serons tous des cardinaux, des évêques ou le Pape, c’est une évidence que l’on affiche avec l’arrogance de ceux qui savent qu’au fond d’eux-mêmes c’est  statistiquement impossible. C’est que la question ne se pose pas à ce moment là. Elle se pose plutôt pour ceux qui ont fini leur thèse, auront leur poste de professeur à vie, et se sont lassés de ce qui nous anime encore au niveau du doctorat. Pour ceux qui ont décroché le précieux sésame du recrutement et qui vont rapidement s’y sentir à l’étroit et mal à l’aise, sans jamais pouvoir s’en plaindre. Parce qu’il est difficile d’imposer aux regards des autres des tels succès et en même temps de leur demander d’accepter qu’on s’en plaigne, s’en lasse, voire même qu’on le regrette. Le jeu change pourtant entre le doctorat et le premier poste, et entre celui-ci et celui qu’on occupe à l’université après trente ans de carrière. Mais plus les doctorants ont conquis ces dernières années un droit à la parole, ce blog en est une expression parmi d’autres, plus ils poussent leurs supérieurs hiérarchiques au silence. Par nature, cette réalité ne peut pas être audible. Dans l’espace (social des classes supérieures), personne ne vous entendra crier (votre désespoir). La première règle du club c’est qu’on ne parle pas du club.

Capture d’écran 2015-03-26 à 19.58.52

Je ne sais pas s’ils existent vraiment, les preuves manquent donc par définition. Mais qui peut croire de toute façon que l’on passera 30 ans à faire le même travail sans se lasser ? Et j’ai l’impression de les avoir vu ces Bernards de l’université. Ils naissent dans les perversions de l’université, dans le laisser-aller ou dans la résignation, dans l’envie d’ailleurs, bref dans des choses très humaines qu’on ne peut pas vraiment juger, mais qui ont des effets terribles.

Celui qui en pleine possession des règles peut s’en foutre

Devenir un Bernard, c’est se mettre lentement à cesser de respecter les règles que l’on passe par ailleurs son temps à enseigner à ses étudiants, ou les contourner avec malice. C’est regarder avec nostalgie et paternalisme le temps où l’on était doctorant, et c’est avoir d’autres aspirations que la science pure et désintéressée. En position d’incarner toutes les dominations possibles, on n’est plus seulement le gardien de l’ordre scientifique mais aussi, en même temps, celui qui peut tricher sans qu’on le soupçonne. Celui qui en pleine possession des règles peut s’en foutre, devenir léger sur le volume de terrain, audacieux sur les sources (à l’image de notre Corcuff national et de son obsession pour la valeur heuristique des scies musicales françaises des années 1980), ne plus lire et citer que son cercle d’amitiés professionnelles, sans jamais plus faire preuve de curiosité (et peut-on vraiment leur en vouloir, prisonniers qu’ils sont d’un agenda de lectures imposées, thèses, mémoires, et de plus en plus papiers administratifs ?). Et finalement c’est être généreux sur cette plume qu’on maîtrise maintenant couramment, jusqu’à être capable de ne rien dire.

St Paul de Vence: Bernard Henri LŽvy

Ce n’est au fond, même pas une question d’intention maligne. Juste l’effet de la persuasion d’être infaillible. Être confronté à ces gens, travailler avec eux, est parfois sidérant. Les histoires circulent, de tel ou tel qui écrit tout un article avant même d’avoir déballé son terrain, allant contre ce que le terrain allait montrer. On me dira que oui, c’est juste une hypothèse qu’il a émise de manière plus péremptoire que le ferait un humble élève de M2 et qu’elle a été invalidée. Mais pas du tout. Il a malgré tout réussi à trouver ce qu’il voulait montrer dans ce terrain. A ce stade, il n’y a plus de doutes. Le terrain ou les archives parlent de moins en moins d’eux-mêmes, ils ne parlent plus que de leur auteur. Ils sont seulement là pour illustrer. A ce stade on ne peut plus avoir tort. Quand les autres ont eu raison avant vous ce n’est que du plagiat par anticipation ; quand on vous propose une idée que vous n’avez pas eu, c’est un simple oubli de votre part ; quand les faits ne parlent pas dans votre direction, c’est que vous avez identifié une évolution en devenir, pour l’instant invisible et que vous aurez raison à l’avenir.

La confusion des rôles

On devient un Bernard aussi sans coup férir sur un deuxième plan, en se laissant aller à ne pas faire la différence entre ses différents rôles, celui de prof, celui de chercheur, et celui que l’on tient hors de l’université : plaisir de la chaire de soliloquer comme un professeur même une fois sorti de l’amphi, ne pas s’empêcher d’en avoir les réflexes rhétoriques lors d’une conversation ordinaire, emmener avec soi ce rôle où l’on a, par convention, toujours raison. Le plus drôle étant quand ça arrive lors d’une discussion avec des collègues, où tout le monde perçoit instantanément cette faute de goût.

Parce qu’on est prof, on devient soi-même la science. Comme si la science n’était plus une question de faire, et de bien faire, mais une question d’être. En face de vous, il y a alors quelqu’un qui est persuadé d’être un professeur (aidé en cela par beaucoup d’éléments extérieurs) et, de là, que tout est science avec lui : paroles, écrits, vaisselle à faire, moindre idée qui lui passe par la tête. Il y a un impensé terrible des effets de l’interaction entre le fait d’être professeur et le fait d’être chercheur. L’un n’est pas sans effet sur l’autre, même si c’est parfois de manière infiniment plus bénéfique (en donnant des cours de L1 vous vous rappelez soudainement de questions fondamentales, pas seulement pour votre discipline ou votre thèse, mais presque à un niveau humain). Mais parfois l’interaction est plus problématique, comme lorsqu’on se prend à réutiliser dans ses recherches des bouts de cours, dont le caractère de copié-collé est souvent grossièrement visible. Ce qui se veut une « montée en généralité » devient alors une simple déformation professionnelle.

EXCLUSIVE FILES: Bernard Henri Levy in Darfur

La tentation de la plume

Et puis il y a la plume. Celle qu’on finit par se forger. Quand on sait tellement bien écrire qu’on peut écrire sans rien avoir à dire au fond. Une plume perpétuelle, qui fait écho au caractère de prof réponse à tout. Une conséquence logique, celle d’une pratique quotidienne, de plus en plus intense, puis industrielle quand on écrit une thèse, puis un livre, puis des articles. Une plume que j’envie terriblement. Mais dont je me méfie aussi d’une certaine manière, parce qu’elle a un caractère régressif. Elle représente un retour sur soi, disparu depuis l’adolescence où pour la première fois l’on découvrait ce plaisir. Retour à la tentation de laisser courir sa plume, à manier les mots, savourer les formules et les adjectifs alambiqués. De retrouver cette écriture exaltée des 4h de dissertations où l’on ne pesait pas chaque mot mais écrivait dans l’urgence, en étant chargé de résoudre soudainement l’avenir de l’Europe ou de résumer un siècle de révolution en quelques pages. Cette plume lestée de citations vites apprises, et qui ne se bat plus seulement avec les faits mais avec l’imagination. Par dessus tout, cette plume qui écrit pour et sur le futur, qu’on s’imagine pouvoir décrire avec autant de pertinence que jusqu’ici le passé ou le présent.

Tout comme la déception ou la lassitude d’autres métiers, on peut aussi ne pas devenir un Bernard et se raccrocher à sa famille, ses RTT et ses loisirs. Certains acceptent l’idée que l’énergie baisse et les envies changent. D’autres avancent humblement. On peut aussi devenir un haut-fonctionnaire de l’université et s’investir dans les charges administratives, sorte de reconversion sans en avoir l’air. On peut aussi devenir DSK plutôt que BHL. Mais il y a une arrogance particulière du milieu universitaire, et particulièrement du milieu mâle universitaire, celle de croire que notre esprit est précieux et devrait être utilisé à la hauteur de ses qualités. Si la lassitude s’installe il faut lui trouver une autre occupation digne de lui. Arrogance de croire qu’on peut tout faire, la même que celle prêtée justement à ces énarques, jeunes conseillers ministériels, politiques, experts, intellectuels, dont on sait intimement, sans en douter une seconde, qu’on devrait prendre la place. Un « pourquoi pas moi », en forme de crise de la quarantaine/cinquantaine, où sans jamais vraiment démissionner de l’université et en en exhibant les marques de noblesse, on change de métier sans le dire. Et parfois tristement sans le voir soi-même, en pensant qu’on est en train de révolutionner le monde intellectuel sans voir qu’on l’a définitivement quitté. Les hauts-fonctionnaires ont le pantouflage, les très hauts cadres accumulent pour un château en Espagne à 40 ans, les sportifs arrêtent parce que le corps s’use (faut-il croire que nous au contraire le cerveau ne peut que se bonifier ?), les moins riches rêvent souvent de tout plaquer pour une deuxième vie, les universitaires changent de leur côté sans en avoir l’air, par la grâce d’un statut inamovible, qui est en même temps leur drame. S’il est dur d’y rentrer, il est aussi impossible d’en sortir. Et toutes les nouvelles aventures que l’on aimerait vivre apparaissent comme les trahisons d’un idéal, qui ne sont jamais pardonnées.

(1) j’attends d’ailleurs honnêtement avec impatience le choc des égos. Un probable et étonnant duel à fronts renversés entre l’un et l’autre : le philosophe qui revendique d’aller faire du terrain à l’autre bout du monde, et le sociologue qui clame que le terrain n’a plus d’importance (on espère que Philippe Corcuff viendra arbitrer ce duel en leur expliquant qu’ils n’ont rien compris à la constellation lacunaire du global et que toute la réponse était dans une chanson de Michel Berger)

 

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