Aide-mémoire pour scénariste n°1 : le personnage du « doctorant »

Et nous rejoignons Eva Bettan à Cannes, pour la cérémonie de remise des prix qui commence…Cette année il semble que ce soit le biopic de Léo Carax sur la vie de Pierre Bourdieu qui soit le grand favori ?

Oui, c’est bien le cas. Rarement on a vu en effet un biopic aussi ambitieux formellement sur la vie d’un intellectuel, alors que le style ne manque pas d’avatars. On se rappelle d’Olivier Dahan qui avait métamorphosé Romain Duris pour le transformer en Michel Foucault, il y a 4 ans, lui valant un grand prix du maquillage, ou du plus dispensable « Simone 2. B. » de Luc Besson, avec dans le rôle titre Mélanie Laurent, donnant la réplique à un Joey Starr méconnaissable en Jean Paul Sartre. Mais celui de Carax se rapproche plutôt de ce récent film des frères Coen « Inside Maurice Bolduc », qui relatait avec une empathie et une atmosphère magnifique la vie décousue et à peine fantasmée d’un ethnologue dans l’ombre de la figure de Levi Strauss.

Il semble maintenant qu’Hollywood se soit entiché de la recherche et du milieu universitaire, qui a complètement évincé le biopic de stars et surtout de musiciens qui était très à la mode dans les années 2000 ?

Plus personne ne finance en effet ce genre de biopics, et chaque studio parie sur son intellectuel dans les années et les mois à venir, Bernard Henri-Levy annonçant même son retour à la réalisation pour un biopic autobiographique à grand budget. »

Peut-être que vous avez l’impression de vivre dans une épopée, une quête, une traque à la Dan Brown où vous passez de bibliothèque en bibliothèque à la recherche d’une information qui pourrait faire basculer votre vision du monde. Peut-être vivez vous dans un film dramatique français où la thèse est un déchirement, une épreuve mystique, prétexte à des scènes de monologue où vous vous jetez par terre en pleurant et en hurlant, parmi vos papiers dispersés. Ou peut-être qu’en commençant la thèse vous avez eu l’impression que votre premier rendez-vous avec votre directeur était similaire à celui de Néo face à Morpheus et que vous avez avalé la pilule rouge. Ou alors vous êtes directeur de thèse vous même et vous vous identifiez au personnage de Depardieu dans le tout récent Welcome to New York.
Mais pour le cinéma désolé, vous êtes un has been, un dépressif, nul en amour, et un personnage dont on rit souvent du décalage avec le monde « normal » et du titre de la thèse. Vous êtes Agnès Jaoui dans On connait la chanson, Tanguy, Judith Godrèche dans Bimboland, Reda Kateb dans Gare du Nord, Matthieu Amalric dans Comment je me suis disputé…, Louise Bourgoin dans Un heureux événement, Jacqueline Bisset dans le Magnifique, André Dussolier dans Une belle fille comme moi

André Dussolier et son enregistreur vintage - Une belle fille comme moi

André Dussolier, grand prix du doctorant vintage – Une belle fille comme moi

Vous êtes doctorant au cinéma, et vous êtes là parce que vous souffrez. 

Vous êtes doctorant dans ce scénario parce qu’on avait besoin d’un rôle de dépressif, c’est pour ça que dans le cinéma toutes les thèses sont des thèses sur le point de s’arrêter ou qui s’arrêtent pendant le film. La thèse n’est jamais heureuse et ses doctorants non plus, le monde universitaire fermé sur lui même et ésotérique. Le doctorant un personnage d’adulte pas fini, qui continue ses études parce qu’il n’a pas grandi aussi vite que les autres, et qui n’aspire finalement qu’à avoir l’occasion d’abandonner sa thèse.

A l’attention des scénaristes, j’ai donc conçu un petit guide, une fiche-clichés, leur permettant d’exploiter efficacement des rôles des doctorants.

L’équation est simple.

Soit un sujet de thèse dont la complexité fait tout de suite pouffer, et qu’il faut synthétiser en un titre, de préférence long et bourré de mots complexes :

« La question de l’autre dans le tractacus logico-philosophicus de Wittgenstein » (Un Heureux Evénement, où l’on sent que Louise Bourgoin galère un peu quand elle le prononce, c’est très drôle)
« L’émergence du concept de subjectivité dans la Chine Ancienne » (Tanguy)
« les chevaliers-paysans de l’an mil au lac de Paladru » (On connaît…)

Grand Prix (imbattable) du titre, et seul moment où vous verrez une thèse à l'écran : la thèse de Camille dans On connaît la chanson (dirigée, c'est marqué dessus, par Georges Duby)

Grand Prix (imbattable) du titre, et seul moment où vous verrez une thèse à l’écran dans tous les films : la thèse de Camille dans On connaît la chanson (dirigée, c’est marqué dessus, par Georges Duby)

Rappelez vous dans votre scénario que le doctorat n’est rien sans son titre, car les titres longs et compliqués c’est une des seules choses que la majorité des spectateurs auront jamais su à propos d’un doctorat, et donc un des seuls éléments sur lequel le rire peut s’appuyer (avec les blagues sur la durée des thèses). 
La révélation du titre peut être l’occasion d’une séquence humour pas à piquer des hannetons, par exemple par un parent passablement éméché (Sabine Azéma dans Tanguy). Mais aussi de séquences où sa révélation emmerde même le doctorant (mythique Camille dans On connaît…)

On peut aussi penser à des séquences d’oubli, où le titre exact échappe complètement à l’entourage, le père (Jean Reno) dans Comme un chef, ou la femme (de Matthieu Amalric) dans Comment je me suis disputé…

– c’est une thèse sur quoi ?
– Pfff je sais même pas…
– Attends c’est ton mec et tu connais même pas son sujet de thèse ?

Il faut de manière générale montrer l’incompréhension, l’agacement et le ras le bol de l’entourage du doctorant. Sabine Azéma peut en témoigner, elle qui a du supporter la thèse de sa soeur dans On connaît…, puis celle de son fils dans Tanguy. Mais cela peut cependant aller de pair avec une capacité à le manipuler, puisque celui-ci est généralement naïf et hors des choses de la vie réelle.
Dans la même veine, la scène de soutenance peut s’avérer être une piste intéressante pour mettre en scène les rapports du doctorant avec le monde extérieur, l’incompréhension totale que suscite un tel travail (notamment dans Comme un Chef ou dans On connaît la chanson), et le pédantisme des professeurs, du discours universitaire (on reviendra sur ce point plus bas) et de l’université toute entière. Veillez à ce que la soutenance se passe dans une salle avec dorures, pour bien souligner à quel point l’université se goinfre d’argent.

Grand prix du directeur de thèse improbable : Gérard Depardieu dans

Grand prix du directeur de thèse improbable : Gérard Depardieu dans Bimboland, où il campe un anthropologue misogyne, roulant en 4×4 rutilant

Le sujet de thèse doit être adossé à un personnage très gauche, lunaire et mal sapé si c’est un garçon, possiblement hystérique et agressif si c’est une fille, avec une absence totale de goût au niveau des vêtements. Prévoyez un fort budget enlaidissement, un décoiffeur, un démaquilleur, et prenez un abonnement pour acheter leurs costumes chez Tati. Comme le rappelle Gérard dans Bimboland, le lien entre doctorat et mochitude est ontologique : lorsque que sa doctorante Judith Godrèche change un peu sa garde robe il lui assène un « je trouve que vous ne vous habillez plus du tout au niveau de votre intellect ».
Mais attention, si c’est une fille, contrairement aux garçons elle doit garder un potentiel sexy, et on préférera une actrice blonde d’au minimum 1,70m (le rôle de moche type Bridget Jones pouvant échoir à sa meilleure amie – cas de Bimboland). C’est un aspect à garder en tête surtout quand le scénario comporte un abandon de thèse, et donc une renaissance au monde qui fait redescendre la femme depuis le ciel des idées jusqu’à la (re)découverte de son enveloppe charnelle.

Capture d’écran 2014-05-27 à 09.35.38

Grand Prix Tati/Emmaüs de l’enlaidissement : Louise Bourgoin dans Un heureux événement

C’est tout le propos de Un heureux événement, où la thèse est supplantée par quelque chose de plus vrai, être enceinte. Et celui de Bimboland, où la doctorante abandonne la cité céleste des idées pour découvrir son potentiel sexuel (avec Gérard Depardieu en mentor, la pauvre). Et c’est aussi le même rôle que campe Jacqueline Bisset dans Le Magnifique (avec Jean Paul Belmondo , la chanceuse). Statistiquement dans notre filmographie, les hommes finissent beaucoup plus souvent leur thèse que les femmes, gardez ça à l’esprit.

Pour ce qui est de l’amour, le personnage du doctorant est clairement inapte, célibataire ou en séparation (Comment je me suis disputé…), voire les trois successivement et vice-versa. Mais là encore, on note la possibilité d’en faire un personnage évolutif, qui apprendrait l’amour au fur et à mesure du film, tout en abandonnant sa thèse bien sur, l’un ne pouvant aller sans l’autre. Là encore le lien est évident, par exemple Paul Dédalus (Matthieu Amalric) patine sur sa thèse en même temps qu’il patine sur son couple dans Comment je me suis disputé…
On gardera en tête que l’on peut surprendre le spectateur et susciter le rire, comme dans Tanguy, en jouant sur l’absurde d’un doctorant qui serait un Casanova [Mais pour le personnage universitaire cumulant les conquêtes, voir plutôt la fiche-clichés « professeur d’université »].

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Grand prix de la mimique d’effort de lecture visant à montrer le travail intellectuel : Louise Bourgoin dans Un heureux événement

Au niveau comportemental, au niveau du travail de l’expression, il est important que le rôle comporte des fronçages de sourcils et des tirages de gueule pour montrer l’effort intellectuel et/ou la dépression. On insistera aussi sur les visages lunaires doublés d’intonations naïves, pour bien montrer le décalage avec le monde réel. Les passages où le personnage fait preuve de condescendance avec toute personne non-doctorante sont aussi particulièrement recommandés (cas particulièrement réussi de On connaît la chanson). On recommandera aussi les passages de « crises » de stress, particulièrement porteurs (Tanguy, Un heureux événement, On connaît…). Gardez en tête que le doctorant est à la fois inexpressif ET incontrôlable dans son expression.

Grand prix d'expression de la souffrance du doctorant, Matthieu Amalric dans Comment je me suis disputé

Grand prix d’expression de la souffrance du doctorant, Matthieu Amalric dans Comment je me suis disputé

On soupoudrera de toute évidence le film de quelques séquences de cours à l’université, de déclamation ou d’écriture de discours universitaires abscons, quitte à tenter l’absurde, mêler sexe et discours universitaire par exemple (Fig. 3) :

– Fig. 1 « en conclusion je dirais que comme celle de Levi-Strauss mon approche se propose à la fois d’être syntaxique, sémantique et sémiotique, de manière à interpréter les signes sous-jacents de cette sub-culture post-féministe. [On] aura là compris qu’il s’agit d’une étude paradigmatique, dans la pleine acception du terme straussien bien sur » [Bimboland]

– Fig. 2 « Poser la question de l’autre c’est d’abord s’interroger sur soi. L’autre, l’alter-égo, qu’est-ce qu’un être humain ? D’un point de vue biologique l’homme appartient à la famille des hominidés, au genre homo, à l’espèce sapiens, un primate très proche des grands singes. Mais au delà de cet état naturel, l’être humain est un être culturel dès lors qu’il entre dans le langage » [Un heureux événement. Avec la voix de Louise Bourgoin qui déclame ce morceau de la pensée moderne et de l’originalité, on tutoie le sublime]

– Fig 3. http://www.youtube.com/watch?v=PFgQz5n-aSU

Commandement primordial ensuite, pensez à l’accessoire lunettes. Il n’est pas indispensable si l’acteur peut se prévaloir d’une morgue de normalien naturelle, comme Agnès Jaoui ou Matthieu Amalric. Il est indispensable de l’enlever dans un cas comme celui de Reda Kateb (Gare du Nord) qui campe un doctorant en sociologie de Paris 8, qui aurait paru bien trop intellectuel pour son statut avec des lunettes.

Femmes à lunettes

Grand prix Afflelou-Sorbonne lunettes, ex aequo, Jacqueline Bisset, Louise Bourgoin, Judith Godrèche

On évitera cependant de toute faire reposer sur cet accessoire lourd de sens : c’est la faute commise dans Un heureux événement où cette pauvre Louise Bourgoin doit faire croire aux spectateur qu’elle est doctorante uniquement parce qu’elle a des lunettes. Ou alors on jouera le caractère improbable à fond en prenant le spectateur comme complice d’une farce, comme dans « Bimboland », où une fille que tout le monde croit moche se transforme en canon une fois ses lunettes enlevées (et ce même s’il s’agit de Judith Godrèche qui aurait affolé n’importe quelle école doctorale avec).

Enfin, on tentera au moins une fois ou deux dans le film de mettre le personnage en contact avec son directeur de thèse, celui-ci devant de préférence occuper un bureau qui ressemble à celui d’un ministre, avec des boiseries et des dorures de ministère, et le plancher qui craque. Il devra aussi faire preuve de morgue et de condescendance :

« Vous m’avez déçu Barbara…J’avais une grande estime intellectuelle pour vous, je vous considérais comme une de mes meilleures élèves mais là…Je ne sais pas ce que vous avez fait, ces fragments de thèse que vous m’avez rendu…Parce qu’il s’agit de fragments, plutôt de lambeaux…Ca ne ressemble en rien à de la philosophie, autant changer de métier » [un heureux événement]

Ou bien le directeur ne sera pas visible du tout à l’écran parce qu’il s’en fout de la thèse de son doctorant (cas de Reda Kateb dans Gare du Nord). Seul Tanguy joue la carte inverse du prof sympathique et du petit bureau mal foutu et pas refait depuis les années 80, passage qui fait pendant quelques secondes pencher le film vers la science-fiction la plus pure.

Nous voilà arrivés à la fin des recommandations.

Tous ces conseils permettront on l’espère à nos amis scénaristes de multiplier les rôles réalistes de doctorants et d’en donner une image positive et accueillante, propre à susciter des vocations, et des figures référentes auxquelles les doctorants prendront plaisir et fierté à s’identifier, car tel des apprentis prophètes qui cherchent encore un Chuck Norris à qui s’identifier, les doctorants ont jusqu’ici manqué de ce leadership.

[je dois la découverte de certains films à cette page https://sites.google.com/a/redoc-paris-est.fr/redoc/entre-nous/la-vie-en-doctorat/le-doctorat-au-cinema, ainsi qu’à son prolongement sur dailymotion, qui a fourni certaines des vidéos et des liens vidéos sur cette page, gloire et alleluia leur soient rendus : http://www.dailymotion.com/DoctoratAuCinema]

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