Nous vous souhaitons à tous un agréable congrès

Chaque année au printemps, la saison commence. Chaque année la guilde des chercheurs stylopubligraphiles (forme de perversité qui consiste à collectionner des stylos publicitaires) se réjouit. La poussée annuelle de congrès qui frappe le monde universitaire est leur bénédiction, car dans ce lot de «sacs» qui nous sont donnés avec le badge de participant, il y a pêle-mêle blocs de pages blanches, programmes de 10 cm d’épaisseur (et en moyenne 2kg) mais surtout ces rutilants stylos imprimés.
A la vue de ce package une personne plus normale aura cependant une autre réaction et comprendra que l’acceptation du sac a valeur contractuelle. Entre vous et les organisateurs, ca se passe comme ça au fond : « vous ne pourrez pas dire que vous n’aviez pas tout le matériel pour noter, ça ne sera pas de notre faute si vous ne suivez rien pendant ce congrès et qu’on vous trouve devant un bar plutôt qu’à l’arrière d’un amphi ».

Echange stylo AFS 2002 contre IPSA 2006. Contactez le blogueur qui transmettra

Echange stylo AFS 2002 contre ISA 2006. Parfait état. Contactez le blogueur qui transmettra


Cette institution bizarre et exotique, aux dénominations multiples – le congrès, le symposium, le séminaire international, l’école d’été – c’est l’équivalent du séminaire d’entreprise mais pour des chercheurs : même lieux, même buffets, mêmes hôtels ni trop miteux ni trop luxueux, même torpeur dans l’après midi, et même discussions sur notre avenir commun. Avec peut-être un peu plus de malaise que les séminaristes d’entreprise toutefois lorsqu’on se retrouve dans un hôtel avec personnel en tenue de bonne ou dans des visites organisées lentes et massives, que l’on fuit d’habitude consciencieusement (soit par tropisme politique de gauche, soit par misanthropie, l’un n’excluant pas l’autre dans le monde universitaire)

Au centre de la photo, doctorante à la sortie de son panel, après sa communication

Dès le train ou l’avion, on se cherche, et on se reconnait facilement : trop vieux pour être étudiant…Et ce sac énorme dans le dos, qui trahit d’emblée…Trop tendu aussi pour être un touriste ou trop mal habillé pour être un homme d’affaire. Trop de cernes. Trop de papiers surlignés sous le bras. Trop de tweed dans la veste. Une fois arrivé, vous en reconnaissez la moitié au fait (subtil) qu’ils continuent à porter leur badge même en pleine ville, ou arborent les sacs qui nous sont distribués avec toute la doc du congrès, sacs qui sont imprimés avec discrétion (couleurs criardes, logo énorme) et choisis avec un goût qui les destine prioritairement à votre prochaine brocante.

Vous en croisez dans la rue, dans les bars, sur la plage, à l’autre bout du pays, vous en reconnaissez aussi dans le hall de l’hôtel, essayant d’arracher une bribe d’internet à un wifi du tiers-monde, l’air hagard, le visage blanchi par les heures de travail en catastrophe. Ou alors vous ne croisez personne, justement parce que vous êtes ce spectre qui se bourre de café dans le hall de l’hôtel, en priant pour un peu d’internet, et un miracle qui retarde votre horaire de passage le lendemain.

Faire des congrès est devenue une activité estivale qui rythme de plus en plus la vie des chercheurs. Dans chaque discipline, on commence par faire un congrès tous les 5, 6 ans, notamment pour faire le bilan sur la discipline ou la sous-discipline et permettre à ceux qui viennent de soutenir de présenter leur thèse, puis graduellement c’est tous les 4, 3, 2 et même 1 ans. Et paf, ca fait des colloquites (© J. le Goff). Les symptômes sont connus : envie pressante d’organiser son propre colloque, besoin compulsif pour le chercheur de répondre aux «appels à communication», absence croissante de limite aux torsions que l’on impose à son sujet pour le faire correspondre à un colloque donné («attends en reprenant mes données, je crois bien que je pourrais faire quelque chose là dessus !»), intérêt croissant des jeunes chercheurs qui y voient de plus en plus un passage obligé, et surtout disparition progressive de toute réflexion sur l’utilité de ces rassemblements.

Mise en scène

Pour s’amuser avec une autre métaphore, c’est un peu aussi notre festival d’été, modèle intello. On vient voir des têtes d’affiches sur la scène principale (les «conférences plénières» les amphis), on passe soi-même sur une petite scène (les «panels», RT, GT, etc), on est pris face aux mêmes dilemmes qu’un festivalier («si je vais là je rates ça…» ou «et si on allait boire un coup plutôt ?»), on crève de chaud (il y a, étonnamment, assez peu de congrès en Norvège), et on se réveille le dernier jour avec la gueule de bois. Et chez nous aussi, malgré l’absence de public et le caractère parfois miteux des universités d’accueil (Universités françaises largement comprises hein !), il y a aussi une grosse part de mise en scène.

Programme de congrès. 2,2kg.

Programme de congrès. 2,2kg. Temps de vie : 4 jours.

Mise en scène parce que le congrès est supposé représenter un monde de la science absolument parfait : le temps de quelques jours, le chercheur est hors de son université, à l’abri des étudiants, des copies, des tâches administratives, tout entier consacré à la science, logé dans un hôtel, nourri au buffet et libéré des pesanteurs habituelles. Il dialogue avec des gens qu’il n’a jamais vu, d’autres pays, d’autres régions de son pays, d’autres régions des sciences humaines et sociales, tous chercheurs comme lui. C’est un idéal qui peut faire sourire, mais qui anime beaucoup d’entre nous, même inconsciemment.

Au moment de présenter, la mise en scène des moment de discussion en est presque surjouée, l’impératif de cadrer tous les échanges dans la cordialité et la légèreté plane : on se remercie pour «ce papier si intéressant», on tente les blagues, on rebondit un peu artificiellement d’un papier à l’autre (j’ai une admiration sincère pour les «présidents de séance» qui font ça, cet art de toujours trouver un lien entre deux intervenants ou une qualité à une présentation nulle), on n’ose jamais vraiment arrêter un congressiste qui aurait parlé trop longtemps (ce qui arrive à peu près une fois sur deux…). A la fin du panel, on se sépare et l’on se promet pour la forme de donner suite à ce «passionnant» panel, après s’être applaudi avec beaucoup d’auto-satisfaction comme dans une réunion des alcooliques anonymes.

Jouer au débat

Il faut cependant accorder cette cordialité avec l’impératif de jouer la discussion scientifique, de mettre en scène entre nous ce qui est censé être le cœur de la science. Alors on se doit de débattre, c’est à dire de monter en épingle un petit détail, trancher des positions. On prend parti, on surinterprète, toujours avec cordialité. On joue à débattre le plus souvent plus qu’on ne débat vraiment, comme si c’était aussi une des figures obligées du congrès. Le sacro-saint «bien, on va passer maintenant aux questions» après une présentation est souvent un moment de blanc, où l’on ne trouve rien à dire, et c’est tout l’art d’un président de séance que d’amorcer ces débats dont pas grand monde ne veut (notamment à mon avis parce que tout le monde est conscient que c’est dangereux, qu’un chercheur que l’on attaque vraiment sur son bébé, son terrain, ses enquêtés, et pour tout le dire sur lui même, peut avoir des réactions violentes. Vous avez des amis chercheurs ? Demandez à leur entourage à quel point ils peuvent être à fleur de peau parfois).

La lutte contre les vestes en tweed dans les congrès de sciences humaines, déclarée grande cause nationale du CNRS 2013

La lutte contre les vestes en tweed dans les congrès de sciences humaines, déclarée grande cause nationale du CNRS 2013

Pas de grands débats le plus souvent donc, pas de coup de théâtre. De fait, libéré des contraintes, les chercheurs se lâchent surtout en dehors de l’officiel, font des «petites» communications plus que de grands exposés, et gardent du temps pour être chose, pour tout ce qu’il y a avant et après les «communications» : pour partager des anecdotes de la vie universitaire, se draguer (comme mon post précédent le soulignait subtilement), boire, et refaire le monde. On est là, c’est David Lodge qui le dit, comme un rassemblement de travailleurs solitaires et monomaniaques qui vont retrouver leurs semblables, respirer et s’assurer qu’ils ne sont pas seuls à être seuls le reste de l’année. Et le pire c’est que ça marche : on partage tous le ridicule de nos sujets minuscules, on réalise que les autres aussi bâtissent une petite cabane discrète et branlante en imaginant construire un palais monumental et hors du temps, et l’on se retrouve à croire à nouveau que l’on fait partie de la science si jamais on en doutait avant de venir.

Le congrès et son avenir

Aujourd’hui, le congrès ressemble aussi à un festival dans la mesure où comme lui, il est précédé et suivi de dizaines d’autres congrès, de taille plus ou moins grande, de réputation plus ou moins bonne. Il est quasi impossible maintenant de ne pas se trouver au moins un ou deux congrès dans l’été qui correspondent de prêt ou de loin à notre sujet. Et du coup, il devient quasi obligatoire d’en être quand on est jeune et décidé à en faire son métier. Alors on se fait d’abord la main avec un petit congrès, pas trop impressionnant, où l’on est quasi-sur qu’aucun «acte» ne sera publié ensuite (les actes ce sont ces bouquins publiés à la suite d’un colloque ou d’un congrès, reprenant sous forme d’article toutes les communications).

Tout le monde veut en être : la recherche est tellement devenue une course à l’échalote, avec l’objectif de faire un maximum de congrès, que bientôt on pourra mettre une rubrique «tournée» dans les pages internet des chercheurs, nous rapprochant encore plus des artistes (avec qui on partage déjà un certain goût pour la précarité) :

Capture d’écran 2013-04-27 à 13.19.44

Avec un peu de chance, on verra fleurir un nouveau type de site internet :

Infocongrès

Notons que pour multiplier sans trop se fatiguer, et assurer leur tournée, certains rusent en ayant massivement recours à la technique du copier-coller, ou du simple remaniement du nom de la communication (c’est fait bien souvent sans avoir peur de partir très loin du sujet initial du panel : il faut savoir compter sur la cordialité des collègues…), et d’autres présentent un maximum de papiers dans le même congrès (probablement par souci de ne pas trop avoir d’empreinte écologique ?). Le dernier congrès auquel j’ai assisté, le champion en avait quatre en trois jours, à l’avenir il faudra penser à inventer un prix pour ce genre de recordman.

Médaille du jeune chercheur proactif (projet)

Médaille du jeune chercheur proactif (projet)

Il n’y a pas que tricher (gentiment ici) qui nécessite des techniques. Quand on présente aujourd’hui, la «communication» est une affaire de souplesse (faire rentrer son sujet dans celui du panel, évoquer les autres participants) et de vitesse (tout dire en 15 minutes) qui implique réellement un savoir technique et un apprentissage (sur le tas évidemment, ne comptez pas sur une formation !). Il faut prendre conscience qu’une communication est orale et n’est pas un «article» que l’on lirait à haute-voix, savoir combien de pages impliquent 15 minutes de présentation, préparer ses transitions, préparer une première phrase, préparer parfois même tout le para-texte («merci de m’avoir invité», «merci à truc») pour être sur de ne pas l’oublier à cause du stress (à plus forte raison quand on présente dans une langue étrangère). L’exercice est périlleux, le temps pour discuter les papiers, ou discuter avec d’autres sous-disciplines, est de plus en plus réduit : il y a 20, 30, 50 panels simultanés, presque suivis seulement par ceux qui les organisent et qui y participent. Il y a des panels où l’on n’a même pas le temps de discuter à la fin d’un papier tellement il y a de participants. Il y a des pans entiers de sa discipline dont on ne sait (et ne saura) jamais rien.

Sur tout ça et bien d’autres choses, sur la multiplication des congrès, la professionnalisation de l’exercice, l’essor du copier-coller, j’attends d’ici 2020, l’ultime stade du développement de la colloquite : le congrès ultime, un congrès sur l’histoire des congrès universitaires.

Bonne saison à tous, et qui sait peut-être à bientôt cet été ?

[et pour ceux qui en douteraient, l’habitus rap d’Olivier Fillieule existe bel et bien] : http://www.youtube.com/watch?v=GEvoRf5Sb3Y

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Une réponse à “Nous vous souhaitons à tous un agréable congrès

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