Hannibal Lecteur

« Il me faudrait celui-là, tout en bas de la pile »

Basiquement, c’est à dire en mettant de côté les envolées épistémologiques comme les analyses philosophiques sur la place du chercheur dans la société, que fait donc un chercheur (lorsqu’il fait de la recherche, c’est à dire ni de l’enseignement, ni de l’administration), s’il fallait l’observer discrètement dans son bureau ? Il lit, et il écrit (il est aussi sur le terrain, ça j’y reviendrai un autre jour). Et pour espérer lui ressembler un jour, le doctorant n’a d’autre choix que d’apprendre lui aussi à devenir un professionnel de la lecture, un expert es textes.

L’activité de recherche est une industrie de la lecture. Ça paraît banal si un chercheur le dit à un autre chercheur, d’ailleurs personne ne le dit, mais avec 57% de français qui lisent entre 0 et 4 livres par an (chiffre INSEE), il faut garder à l’esprit que cet aspect du métier est quand même un peu particulier. Dans un diner de famille, pour peu que votre famille ne soit pas remplie de doctorants futurs ou passés, vous passez inévitablement pour celui qui lit et qui écrit, même si vous avez l’impression de faire tout autre chose, quelque chose de plus grand, et que votre pratique quotidienne (comme les réflexions méthodologiques de votre discipline) ne mettent pas l’écrit et la lecture au centre des choses comme s’il s’agissait de littérature.

D’un point de vue strictement quantitatif, c’est dur à dissimuler. J’ai découvert ça en comptant mes lectures de l’année, au milieu de l’été. A vue de nez, à partir des notes de lectures, et de ceux cités dans les bibliographies des articles ou com que j’ai pu écrire, disons que j’ai lu cette année de manière extensive (avec prise de notes et tout, de la première à la dernière ligne) :
– 15 livres
– 63 articles
– 1 thèse (ou plutôt deux demi-thèses). J’arrive à un compte de 4580 pages (je compte 15*200, pour tenir compte des différences de taille, 63*20 pages pour les articles, 200 pages pour chaque demi-thèse).
J’ai aussi non-lu je pense trois fois plus de livres (mon dos, et mon sac à dos, savent eux qu’ils ont portés plus que quinze livres sur l’année), d’articles et de thèses, jetés après un regard à la table des matières, à la bibliographie, ou parce que j’avais trouvé l’information qui m’intéressait dedans. Là, à la page 283. Et on referme ensuite.

Pour ce qui est de la vraie lecture. Tout ça nous fait du 12,54 pages par jour (ce qui, vu la liste de choses à faire qui me reste, est très insuffisant), mais plus sérieusement, en comptant les jours où je ne lis pas, on doit facilement arriver à 50 pages / jour de lecture. Si j’y ajoute le temps passé sur internet, et celui passé à lire autre chose, je crains d’arriver à des kilomètres de texte chaque jour.

Exemple de commentaires qui verrouillent la lecture pour n’importe qui d’autre que vous. Accessoirement un très bon moyen pour être sur qu’on ne vous emprunte jamais rien dans votre bibliothèque

Au delà de cet aspect très quantitatif, cet effet d’agrégation tout à fait plaisant si l’on veut briller en société (mais je crois que mon high score est encore un peu faible), lorsque l’on devient un professionnel de la lecture, il y a des méthodes qui viennent avec, inévitables avec le temps limité que l’on a (mais moralement difficiles à accepter parfois, le récit de Blanche Geer, collègue d’Howard Becker, dans Ecrire les sciences sociales, donne un exemple fabuleux de sa manière révérencieuse de lire dans ses premières années de chercheuse : elle s’acharnait même en trouvant ça compliqué, et mettait un point d’honneur à terminer ce qu’elle commençait, livre par livre, en rejetant la faute sur sa propre incompréhension) : de fait, pour expliquer le « combien » parfois vertigineux, il faut surtout en passer par le « comment ». La manière de parcourir des textes, d’en sauter des parties, de sélectionner, d’arrêter en cours de route, les trucs pour baliser la lecture. En d’autres termes, une économie de la lecture, qui permet de résoudre l’injonction contradictoire dans laquelle les doctorants sont pris : lire beaucoup, et des choses parfois difficiles, en ayant peu de temps.

La première chose, c’est que derrière ces articles lus, il y a un cimetière. Autant, sinon plus, d’écartés dès les premières lignes, ou les non-lus dont je parlais (mais que l’on a pu prendre du temps à chercher néanmoins, de fait la recherche, c’est aussi ça, rechercher les bons travaux des autres, et l’on passe parfois des heures sur cairn ou jstor), sans oublier les abandons en cours de route ou les livres partiellement lus.

C’est aussi une manière de lire bien particulière, où l’on impose au texte sa propre manière de faire plutôt que de suivre pas à pas l’auteur (sauf les grands auteurs, qui justement sont souvent remarquablement construits, et trop compliqués pour que l’on puisse faire comme on veut, d’une certaine manière ce sont des textes fermés sur cet aspect alors qu’ils sont très ouverts quand à l’interprétation : ils progressent linéairement, avec des reprises, des redites presque esthétiques, des digressions magistrales, qui sont un soulagement pour le lecteur, une clarification, et jamais un simple effet de style).

Les droits du lecteur (les devoirs du chercheurs ?) selon Daniel Pennac (surtout approprié pour « le droit de se taire » avec les chercheurs confirmés ?)

Personnellement, je commence souvent un article par les références (est ce que je m’entraine pour plus tard, où je chercherai à voir si je suis cité ?) et je sais bien que je ne suis pas le seul. C’est le meilleur moyen de savoir d’où vient ce que vous avez lire, de quelle obédience est l’auteur…Et parfois de disqualifier ce travail sur ce critère, ou de sauter les parties théoriques et analytiques pour en venir directement au factuel.
Pour une bonne économie de la lecture, comptez donc une bon balisage du paysage universitaire (de ce point de vue, plus vous lisez, plus vous savez lire efficacement). Non pas pour savoir qui est mauvais ou qui ne l’est pas, mais pour savoir quelles écoles se rapprochent ou pas, sont compatibles, en d’autres termes qui sera facile à lire, et qui prendrait un temps infini à être compris (et retraduit de fait, parce que l’on n’a pas été formé à cette manière de faire et surtout de dire). De fait, même si tout le monde essaye perpétuellement de vendre du neuf, il est rarement justifié de tout réapprendre, souvent on n’a qu’un apport de connaissances limité, inversement proportionnel à l’ampleur du nouveau vocabulaire qui l’entoure, et à l’attrait d’un nouvel objet à étudier (parce qu’une nouvelle théorie va rarement sans un objet négligé jusqu’ici).

L’apprentissage de ces nouveautés n’est pas, pour ainsi dire, rentable, et fait souvent double emploi (reste à sentir les rares moments, mais cruciaux, où il est bon de passer d’une boite à concepts à l’autre, parce que tout le monde va parler ce nouveau langage à l’avenir ou parce qu’il y a réellement quelque chose de neuf).

Un exemple d’eye-tracking

Même chose en cours de lecture, une grande description journalistique pourra être évitée, une partie qui nous intéresse moins pourra être lue en diagonale. De fait, ma lecture est rarement linéaire, je pars de la fin, je regarde le paratexte (les notes de bas de page), je saute des pages, j’insiste sur une autre page pendant de longues minutes. Je rêverais d’avoir à disposition cet outil qu’utilisent les publicitaires, et qui suit la trajectoire de votre oeil pour savoir ce qu’il regarde (et surtout dans quel ordre) dans une image. Avec cet eye-tracking appliqué à la lecture, on aurait probablement de grands traits qui passent du bas au haut de la page, d’autres qui partent en diagonale, d’autres qui passent plusieurs fois sur la même phrase, et forment des pâtés innommables.

Autre aide précieuse, avec la même utilité que les références : la table des matières. Bénis les sommaires bien construits, car ils facilitent la vie, et permettent d’aller directement à l’essentiel…Mais si jamais vous devez vraiment lire le livre du début jusqu’à la fin, ce genre de sommaire est plutôt démoralisant, parce que vous savez que vous allez bouffer 1) au moins un grand débat théorique inconnu jusqu’ici 2) plusieurs approches pour le même objet 3) une impression d’infini quand vous vous demandez si un jour vous arrivez à être aussi clair, complet et concis

Et puis pour finir, il y a les aides à la lecture contenus dans le texte lui-même, les intertitres (en espérant qu’ils délimitent réellement deux parties différentes), les conjonctions de coordination pour délimiter des idées (en espérant que l’auteur ne soit pas un adepte de la répétition littéraire de la même idée de plusieurs manières), la typographie enfin (les passages en italique, les séparations de paragraphes). Ceux là, je les mets en avant avec mes aides personnelles à la relecture, les gribouillis. Personnellement je souligne, entoure, encadre, je sélectionne une partie dans la marge avec une accolade (le tout évidemment n’ayant pas tout à fait la même fonction, mais je n’en suis pas au point d’avoir plusieurs stabilos et une codification claire comme nos amis juristes) ce qui permet d’avoir ensuite une mémoire visuelle de l’article

Question inévitable maintenant (du moins pour ceux qui n’auraient pas lu le très grand livre de méthodologie de Pierre Bayart, Comment parler des livres qu’on n’a pas lu ?), ces articles les a t-on vraiment lus ? Pas forcement, mais l’intérêt n’est pas de les lire, mais de s’en servir pour ses propres travaux. Bien sur je force le trait, et il m’arrive (trop) souvent de me laisser prendre à un article sur un sujet que je ne connais pas, et de me laisser embarquer dans la lecture la plus standard qui soit, dans un plaisir passif, où le stylo reste posé.

Mais sur les sujets que je connais, c’est une lecture économe, comparative, qui s’impose, où l’on doit être capable de reprendre l’article quelques mois plus tard et de réutiliser sa première lecture, d’avoir un balisage déjà présent, en d’autres termes de penser sa lecture sur le long terme de la thèse. Il reste souvent un coup d’oeil, une capacité à dérouler la logique et les faits saillants en relisant les premières phrases.
Tout l’enjeu de la thèse ensuite, c’est de faire de cette manière de lire une manière d’écrire, où le paratexte (coucou Gérard Genette) renseigne déjà sur les origines intellectuelles, où le texte est construit, articulé, où la théorie et les exemples sont dissociables (pour peu que notre sujet intéresse moins le lecteur que l’usage que l’on fait d’une théorie, ou vice-versa).
Mais je dis peut-être ça
1) parce que je n’écris jamais de manière fluide, sans filet, avec inspiration, pour moi dire qu’il faut faire tout ça en général, c’est en fait me ménager pour l’écriture plusieurs étapes nécessaires, diviser les taches c’est gérer ma propre manière de penser, où parfois j’avance un petit bout de théorie, parfois je peaufine un exemple, ensuite je me demande quel sera le drapeau théorique que je mettrai en avant (c’est à dire qui je citerai plutôt qu’un autre). Et ensuite je couds tout ça, en espérant que la couture ne se voit pas. 2) parce que lorsque l’on écrit comme ça, on n’a ensuite aucun mal à sabrer une partie de son texte quand on le présente à l’oral. Et CA, savoir respecter le temps alloué, c’est une des raisons qui peut faire de vous une star dans votre discipline.

Au final, un jour vous serez lu, et vous saurez alors qu’en s’adressant à des gens qui lisent à longueur de journée, il faut faire en sorte de pouvoir être lu en diagonale, d’y insérer des repères faits pour des initiés dans un texte qui a l’air tout à fait linéaire. Et puis à ça, graduellement, ajouter des répétitions, une belle reprise, une digression, instaurer un effet de surprise…

Publicités

Une réponse à “Hannibal Lecteur

  1. Pingback: l’Administration de la thèse | Histoires à lunettes·

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s