La Condition de Non-financé

Dans le petit monde des doctorants, il y a des gens qui sont payés pour faire de la recherche, et il y en a d’autres, largement invisibles mais pourtant largement majoritaires, qui payent pour faire la même chose. De leur poche, avec force petits boulots, ou via un prêt parental préférentiel à taux zéro. C’est souvent moins une décision difficile que l’on prend dès le départ (“je n’aurais pas de financement, mais je le fais quand même”) qu’une situation dans laquelle on se retrouve, après avoir eu de bonnes chances d’avoir une bourse (c’est mon cas) : même s’ils ont l’air souvent hors du temps, et hors des considérations utilitaires ou économiques, les doctorants ne sont pas non plus irrationnels ou soutenus sans conditions par des parents béats. Il y a toujours, au moins pendant les deux premières années, plusieurs possibilités de bourses en perspective, et autant de raisons d’y croire et de continuer.

« Je ne peux pas partir en voyage, j’attends que mes bourses tombent…Attends, c’est pas ce que je veux dire… »

Evidemment, je ne parle pas ici des doctorants en sciences expérimentales (physique, biologie, etc), pour qui le doctorat est moins un projet personnel qu’une réponse à un appel d’offre émis par un laboratoire, et se rapproche plus d’un premier poste professionnel, avec un vrai bureau, un travail de laboratoire, des horaires réguliers et des collègues. Ce n’est pas du tout cet « espace carrefour » désagréable qu’est la thèse en SHS (sciences humaines et sociales) où l’on ne sait pas vraiment si l’on est déjà dans le monde professionnel ou encore dans le monde étudiant. Mais je reviendrai sur la comparaison entre ces deux mondes dans un prochain post.

Alors, à quoi ressemble la vie d’un non-financé ? Celle de cette majorité de doctorants dont l’existence silencieuse sert surtout pour les professeurs à rappeler inlassablement aux autres, les détenteurs de contrats doctoraux, qu’ils devraient travailler plus, et même à les faire passer pour des privilégiés (ce qui est un comble…) ? Est ce que je vais vous décrire une scène à la Balzac, et un doctorant à la Raphaël (le modèle type du doctorant-sacrificiel) dans la Peau de Chagrin ?

“Je me réjouissais en pensant que j’allais vivre de pain et de lait, comme un solitaire de la Thébaïde, plongé dans le monde des livres et des idées, dans une sphère inaccessible au milieu de ce Paris si tumultueux, sphère de travail et de silence où comme les chrysalides, je me bâtissais une tombe pour renaître brillant et glorieux. J’allais risquer de mourir pour vivre. En réduisant l’existence à ses vrais besoins, au strict nécessaire, je trouvais que trois cent soixante-cinq francs par an devaient suffire à ma pauvreté. En effet, cette maigre somme a satisfait à ma vie, tant que j’ai voulu subir ma propre discipline claustrale…

– C’est impossible, s’écria Emile.

J’ai vécu près de trois ainsi, répondit Raphaël avec une sorte de fierté. Comptons? reprit-il. Trois sous de pain, deux sous de lait, trois sous de charcuterie m’empêchaient de mourir de faim et tenaient mon esprit dans un état de lucidité singulière. J’ai observé, tu le sais, de merveilleux effets produits par la diète sur l’imagination. Mon logement me coûtait trois sous par jour, je brûlais pour trois sous d’huile par nuit, je faisais moi-même ma chambre, je portais des chemises de flanelle pour ne dépenser que deux sous de blanchissage par jour. […]

Quand je fus bien résolu à suivre mon nouveau plan de vie, je cherchai mon logis dans les quartiers les plus déserts de Paris […] Rien n’était plus horrible que cette mansarde aux murs jaunes et sales, qui sentait la misère et appelait son savant. La toiture s’y abaissait régulièrement et les tuiles disjointes laissaient voir le ciel. Il y avait place pour un lit, une table, quelques chaises […]
Je vécus dans ce sépulcre aérien pendant près de trois ans, travaillant nuit et jour sans relâche, avec tant de plaisir que l’étude me semblait être le plus beau thèmes la plus heureuse solution de la vie humaine » ( depuis gallica)

De manière moins existentielle que ce pauvre Raphaël, d’abord puisque vous n’avez pas eu la bourse, cela suppose de s’inventer une légitimité autre et surtout une fable qui permette d’expliquer de manière très rationnelle, en contournant habilement la question d’une éventuelle intelligence supérieure de vos concurrents mais néanmoins collègues, pourquoi vous ne l’avez pas eu. Mais passé cet aspect personnel, l’aspect financier se complique, et avec lui l’aspect temporel :

– vous ne serez certes pas payé tous les mois, mais en plus vous devrez payer votre année d’inscription. Le contrat doctoral a ici la même fonction que les bourses du CROUS, vous êtes dispensé de payer votre année. En d’autres termes, c’est la double peine : payer ou être payé. Or, non seulement l’année de doctorat est plus chère que toutes les autres auparavant, le doctorat est plus long que tous les autres cursus auparavant (et il faut évidemment payer à nouveau chaque année), mais en plus contrairement à ces autres années, vous coûtez encore moins à l’université, qui ne vous dispense (presque) pas de cours. De là à dire que les doctorants sont un peu les vaches à lait de l’université, il y a un pas que je vous laisse franchir.

– Dans le même genre, ces mêmes personnes financés sont prioritaires pour donner des cours…Sachant que le salaire lié à ces derniers pourrait éventuellement être plus utile pour des gens qui n’ont justement pas de financements.



- Vous devez évidemment travailler à côté, et en fin de compte le temps qu’il vous reste est sensiblement marqué par de l’administratif et de la recherche de financements. Pendant que vos amis écrivent quinze pages d’un chapitre, vous bouclez votre quinzième dossier de demande de bourse. Dans ces conditions la thèse devient comme une réalité parallèle, quelque chose que l’on fait à côté du reste, avec le paradoxe que ce reste n’est là que pour permettre normalement de faire sa thèse, mais finit par en prendre la place. J’imagine que dans ces conditions on se retrouve peut-être parfois à faire carrière dans un petit boulot au départ alimentaire, par lassitude.

Mais contrairement aux apparences tout cela n’est pas qu’un chemin de croix, et une accumulation de difficultés. Il y a un jeu que l’on peut jouer en étant non-financé, qui n’est pas sans intérêt ni sans opportunités. D’abord tous ces dossiers vous obligent à perpétuellement retravailler votre projet, et cela peut être tout à fait positif pour le projet ou instructif pour vous (sur la manière de présenter la recherche dans des entreprises notamment, et donc plus généralement sur la place que celle-ci occupe hors de l’université, et sur la valeur de votre thèse, sa potentialité d’être lue par d’autres que vos professeurs). Ca veut dire s’amuser à varier le texte suivant les destinataires, réécrire sous un autre angle, exagérer un peu le terrain à faire, ou au contraire le présenter comme très court, le changer radicalement parfois, moduler ses références bibliographiques, etc.

Ensuite, vous n’êtes pas chercheur, pas enseignant, mais en faisant déjà beaucoup de paperasse, en découvrant tous les organismes qui peuvent éventuellement vous financer, toutes les micro-bourses (de terrain, d’achat de livres) possibles, vous avez pris de l’avance sur ce qui fait une part très importante de la vie de l’université, et d’une vie d’enseignant-chercheur : l’administratif  et l’architecture institutionnelle de votre discipline (c’est trop long à dire, mais enseignant-chercheur-administrateur, ou administrateur-enseignant-chercheur s’il fallait les classer dans l’ordre, serait plus proche de la réalité quotidienne de ces postes).

Maintenant, prendre de l’avance sur cet aspect n’intéresse nullement vos professeurs, ils ne vous jugeront que de manière accessoire sur ce point. De là une autre difficulté : l’absence de concessions de ces derniers sur la qualité ou la quantité de travail abattue dans l’année. Il n’y a pas de demi-thèse, ou des thèses financées et non-financées, il n’y a que des exigences disciplinaires, incompressibles. De plus, la carrière de chercheur obéit à un ordre strict qu’il est hors de question de bousculer ou d’inverser pour vous : vous commencez d’abord par la recherche, ensuite vous apprenez l’administration sur le tas…Quand bien même dans la réalité, un bon administrateur de la recherche est un atout aussi important pour un laboratoire que de bons chercheurs.

Mais malgré tous ces éléments, lorsque l’on discute avec des gens financés, on peut parfois être surpris d’avoir plutôt bien avancé sur son année, et de découvrir que leur condition n’est pas un rêve, n’est finalement que partiellement enviable, et a des aspects très difficiles (qu’on observe en se demandait si on les aurait supportés parfois…). Si l’on a beaucoup de raisons de se plaindre en tant que non-financé, il est parfois utile d’aller voir chez les autres, notamment pour éviter de dresser des barrières et des jalousies entre financés et non-financés (une frontière que les professeurs jouent déjà très bien sans nous…).

Doctorante ayant pris sa thèse par les cornes et résistant à la tentation de la bagatelle

On croyait faire la thèse dans les interstices pendant qu’ils avaient toute la journée, et l’on découvre qu’ils n’ont rien pu faire cette année à force de donner des cours de TD, ou encore qu’ils se sont perdus dans leur quotidien. On découvre que la condition de non-financé a quelque chose de très positif : c’est quelle pousse à faire vite, en se disant que tout peut se finir avec le prochain refus de bourse, et qu’en même temps elle instaure une distance entre soi et son travail, car d’une certaine manière on sait que si l’on rate c’était écrit. C’est incroyablement libérateur à vrai dire, surtout comparé à des personnes « sous contrat », qui tournent un peu en rond dans leur semaine, peuvent se permettre de ne rien faire pendant un mois, et se retrouvent à la fin de l’année avec le même résultat que nous mais par pour les mêmes raisons, et avec la culpabilité de ne pas avoir fait plus. Si le non-financé a lui aussi ses petites culpabilités et la conscience qu’il aurait été possible de faire plus, elle est sans commune mesure, elle passe en second après la fierté d’avoir fait autant malgré tout, ce qui s’avère être finalement un moteur très puissant.

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3 réponses à “La Condition de Non-financé

    • Francis Kuntz qui me visite après 15 posts, c’est la gloire…Merci Francis ! Je vous le glisse comme ça, à l’occasion faites donc un reportage sur les doctorants au Groland, que l’on compare…

      • Ce n’est pas au volume abattu qu’on mesure la pertinence du travail !

        Concernant votre proposition, je vais en toucher deux mots au président Salengro…

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