Une saison dans les allées des marchands d’armes – Partie 1.

Cette année, la thèse m’a laissé le temps de visiter à deux reprises un monde étrange, très loin de mes préoccupations de chercheur, mais que je suis allé voir en curieux, sur les conseils d’un ami journaliste, qui m’a emmené la première fois. Disons des deux articles qui suivent qu’ils sont une digression géante par rapport au reste de ce blog…

Une saison dans les allées des marchands d’armes – Première partie

Tous les deux ans, Eurosatory, salon mondial de l’industriel de l’armement, rend les journaux schizophrènes, et les oblige à jongler entre plusieurs types d’argumentaires : en pages business et technologies, les armes se vendent, suscitent des contrats, impliquent de la haute-technologie et rapportent de l’argent, en pages débats, elles font des morts, cette année surtout en Syrie, et constituent un trafic des plus lucratifs.
Si c’est un bon prétexte pour parler de certains sujets, ce salon a surtout ceci de particulier qu’il ne se tient pas au beau milieu d’un pays douteux, ni en toutes confidentialité : comme Milipol, salon mondial de la Sécurité qui se tenait quelques mois auparavant, il se tient en région parisienne. Situé à Villepinte pour l’un, Porte de Versailles pour l’autre, y aller ne pose que des difficultés minimes. Les deux étant réservés aux professionnels, pour s’y faire enregistrer, il faut certes un peu tricher (ce qui se révèle assez ironique lorsqu’on passe devant les dernières créations en matière de contrôle, de surveillance et de biométrique), mais c’est tellement facile, et tellement courant, que l’on peut presque parler de salon public.

Bien que les stands avec tanks et armes à feu tapent dans l’oeil, et les armes en libre service fassent de très bonnes images pour les reportages télé, il y a quelque chose de plus dans ce salon que dans une journée porte-ouverte d’un camp militaire et qui justifie amplement la visite. Quatre choses complémentaires en fait : voir comment on vend la sécurité et la guerre, voir des consommateurs pas comme les autres, les ramifications d’un marché exposé dans sa totalité, le futur de la guerre et de la gestion de foule que ces industriels entrevoient. Car la plus grosse surprise en allant là bas, c’est peut-être que ce marché des armes qui paraissait opaque et secret, dont on entrevoyait des bribes par des travaux militants, alarmistes, est au contraire parfaitement et quasi-totalement transparent.

Pimp my tank

Il faut imaginer quelle division du travail il peut y avoir dans ce monde de la sécurité et de la guerre pour se représenter à quoi ressemblent les allées d’Eurosatory et de Milipol : que l’arme va dans un holster, qui va dans une tenue, qui va dans un moyen de déplacement, laquelle inclus des équipements spéciaux (comme le gyrophare ou un radar pour la police). Que d’autre part cet ensemble est guidé par un système centralisé d’informations, ces dernières étant parfois obtenuespar des procédés techniques d’interception et/ou de surveillance et/ou de reconnaissance. Chacune de ces étapes fait l’objet d’un marché séparé, à une entreprise particulière, et toute la chaîne, depuis la conception des logiciels jusqu’au nettoyage de l’arme, était sur ces salons, en plusieurs versions et plusieurs nationalités. Tout pour qu’une armée ou une police ne ressemble jamais à une autre, et accessoirement tout pour que la responsabilité de ce milieu soit toujours tellement fractionnée que personne ne l’endosse jamais.

Tout ce que l’on consomme pour faire une guerre, et mieux tous les besoins que l’on essaye de créer aux armées actuelles, sont là : blindé nouvelle génération, four à pain mobile, « solutions de sécurité », toilettes de campagne, dispositifs de contrôle de foule. Comme dans n’importe quel salon, les vendeurs cherchent à répondre à des besoins et à en inventer de nouveaux, à séduire et à faire rêver : quand on vient vendre ici, on s’efforce de proposer un produit qui aura au moins subit un face lifting ou sera modernized. Et cette année, moderniser c’était refroidir, si j’en crois la bribe de conversation entre commerciaux, en pause à la porte du salon privé de leur stand de blindés. Ca donnait ça :

« Apparemment c’est important…Ya la clim, ya la clim? ils demandent tous…Tu m’étonnes, tout le monde veut attaquer des pays chauds ! »

Cette climatisation, on peut aussi la rajouter sur du matériel existant. Tous n’ayant pas les moyens de tout racheter en permanence, il reste toujours la possibilité d’améliorer, d’upgrader – j’hésite à employer le terme tuner – ce qui existe à coup de nouvelles protections, de lampes en plus sur le 4×4, d’une nouvelle tourelle.
Les marchandises ont changé, mais les garanties et les remises spéciales salon restent, tout comme les démonstrateurs et les hôtesses, rares présences féminines dans un milieu d’hommes blancs quarantenaires. Une voix toujours suave annonce une « démonstration d’extérieur dans 20 minutes », pendant que les stands organisent les mêmes cocktails et les mêmes concours pour gagner des produits certes un peu différents (par exemple un ouvre-porte hydraulique, pour équipes type GIGN). Et comme d’habitude chaque stand a son accessoire offert, porte-clé, sac ou porte-carte.

Bref, en quelques heures dans les allées, on découvre ce marché en action et en représentation, qui fonctionne comme n’importe quel autre. Craignant la concurrence des Chinois, du Brésil, et des Indiens, préoccupé lui aussi par le redressement productif de la France. Un marché normal.

Avec même des prestations auxquelles on n’aurait pas pensé, comme le recyclage des gilets pare-balles usagés ou les green grenades, et où l’on tient des discours de bon sens libéral : ainsi ce responsable de MBDA qui se dit extrêmement favorable au futur traité de l’ONU sur la limitation du commerce des armes, une position auquel fait écho le gros titre, difficile à croire à première vue, du quotidien du salon le jour de ma visite : « Pour un meilleur contrôle des ventes d’armement ». Rien de paradoxal pourtant, considéré comme une chance de limiter le trafic et les transferts clandestins d’armes par les ONG, ce traité est surtout une opportunité pour ces industriels d’obliger à une harmonisation du marché, en d’autres termes que la concurrence ne soit pas faussée par certaines lois nationales plus restrictives que d’autres.

Bal(les) et bijoux

Les vendeurs cherchent un marché équitable, les armes se vendent, mais dans ces salons elles s’exposent avant tout. Et elles se vendent avec une mise en scène et des publicités, où il s’agit de se distinguer de la concurrence tout bêtement. Dans les allées, on trouve donc la réponse à toute une série de questions qu’on n’aurait jamais pensé poser : comment rendre un char attractif ? mettre en valeur des balles ? vendre une « solution de sécurité » ? comment euphémise-t-on l’utilisation des marchandises, sans jamais montrer une goutte de sang évidemment ? Et enfin, comment peut-on faire des démonstrations, élément indispensable à tout salon qui se respecte ?

Eurosatory c’est ce salon où les chars ont droit à de la moquette rouge en dessous de leurs chenilles, quand ils n’ont pas été délicatement déposés sur un peu de sable attentivement balayé, ponctué de trois cailloux ronds, sûrement pour faire plus vrai, mais qui donne au coin de ce socle sablé des allures de petit jardin japonais. Quand aux balles, elles sont soigneusement mises en scène, elles brillent comme des petits bijoux, dans des vitrines, soigneusement disposées en forme d’étoile, en rond, et même de manière à former le nom de l’entreprise. On leur fait même parfois l’honneur d’une boite à cigares bien capitonnée.

Oui, parce que l’atmosphère qui règne n’est que partiellement à la gravité des affaires, elle est en partie aussi à l’amour, à l’auto-célébration du beau produit. Techniquement irréprochable, esthétiquement moderne, design. Tous regardent, prennent en photo (qui ne sont pas interdites du tout), admirent, touchent et jouent dès qu’ils le peuvent : il y a les fusils d’assaut à soupeser, les télécommandes de drones, l’acier des blindés dont on peut apprécier le son en toquant dessus, et surtout tous ces flingues que l’on peut prendre en main, dont on peut faire jouer les mécaniques (le fameux clic-clac pour charger, que l’on a entendu dans tous les films. Tout au long du salon, je confondrais plusieurs fois ce claquement sec avec celui d’un trolley, ces attachés-case roulants, dont on abaisse ou replie la poignée).

Consommateurs attentifs, réactifs, certains n’hésitent pas à faire savoir qu’ils n’aiment pas, dans une variante kaki de Que choisir ? : les forums où l’on partage cet amour de la « belle » arme, regorgent d’appréciations type « cette couleur camouflage est immonde » ou « je n’aime pas ce look rétro-futuriste ».
D’autres par contre sont amoureux sans condition. Dans les allées, en dehors des galons et des attachés-case, il y a des jeunes aux yeux qui brillent, en tenue ou non, des amateurs, des militaires du rang, qui testent tout en se prenant en photo, regardent certains stands l’air rêveur. Je me dis que certains ont dû tricher comme moi pour rentrer. J’observe pendant un moment ce vieux réserviste (c’est marqué sur sa carte) dans les allées de Renault, il déambule à la manière d’un visiteur de musée, avec un respect absolu. Il a le dos plié par son sac de prospectus, catalogues, pin’s, porte-clés et posters pour rêver à la maison.

Vers la deuxième partie…

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