A quoi sert une bibliothèque ?

Aussi sûrement que le jeune chercheur cesse d’écouter France Inter pour lentement succomber à France Culture (c’est statistique, si vous ne l’avez pas encore fait, c’est que vous n’êtes pas vraiment doctorant), il se constitue aussi obligatoirement une bibliothèque, une vie de papier (et triche même parfois quand les copains viennent en allant en emprunter quatre ou cinq à la bibliothèque)(ou triche encore en lisant un d’entre eux de temps en temps, pour se persuader que tout ça ne sert pas à rien).

Ces livres là, ils ne seront sûrement jamais lu, mais encore moins revendus, suivant le principe simple qu’ils ont été achetés sans nécessité de lecture immédiate, juste pour les avoir, avec une vague possibilité de lecture à l’avenir. Ce sont des occasions, des au-cas-où, des pourquoi pas, des classiques qui pourraient servir. C’est une petite maladie de thésard, pas bien méchante mais très répandue.

Comment fait-on pour se retrouver à accumuler des livres et à savoir que l’on continuera à le faire à l’avenir, même si statistiquement une partie de plus en plus réduite en sera lue (car ils rentrent beaucoup plus vite qu’il ne sont lus, forcément)? J’ai longtemps été immunisé, surtout parce que l’attitude par rapport à l’achat et à l’exhibition de l’achat m’amusait beaucoup : j’ai notamment gardé une petite place dans mon cœur pour cette virulente marxiste qui, en première année, a fait défiler dans ses mains l’intégrale de Marx, Engel et Althusser, tenus à la main avec le nom bien lisible, pendant plusieurs mois).

J’ai changé depuis, je peux presque dater ça précisément. En revenant de chez un ami. Chez lui, les livres s’entassaient sur un mur entier, dans une belle bibliothèque en bois plein. Il y en avait suffisamment pour marquer l’appartenance de celui-ci à la société secrète des intellectuels (ou aspirants). Je me souviens de l’effet que j’ai eu, une bouffée (pas franchement rationnelle) de respect envers lui, un brin de honte envers moi. Lui se souvient peut-être des regards incessant que je jetais à la bibliothèque, puisque je n’ai pas arrêté de regarder une par une la tranche des bouquins que j’avais devant moi. Il avait calmement, en y mettant le prix, sur plusieurs années, créé un décor tout à fait crédible, cohérent intellectuellement (un œil averti aurait reconnu son parcours universitaire, et c’est ce que j’ai fait en détaillant toutes les tranches), qui imposait à n’importe quelle personne qui aurait passé la porte d’entrée une définition de ce garçon comme un intellectuel, un lettré. Les livres étaient là pour le prouver, et il n’avait même pas besoin de s’en servir autrement, comme par exemple en parlant de leur contenu.

Si on voulait l’analyser, ce quasi-syndrome aurait sûrement à voir avec la nécessité psychologique de matérialiser une condition précaire, mais ce qui est amusant, c’est que l’on va sans trop le vouloir vers l’image d’Epinal qui correspond aux intellectuels. On devient quasi fidèlement (comme si les lunettes, la peau transparente et les cernes ne suffisaient pas) ce que l’entourage proche ou lointain caricature comme un lettré, peut-être parce que cette image, on le réalise assez mal, est aussi le seul point d’appui au début de cette carrière, quand on n’en sait pas beaucoup plus qu’eux, sans vraiment oser le dire.
Voilà pourquoi, comme beaucoup d’autres, je me crée un décor, un soutien physique au personnage que j’essaye de me constituer, en accumulant chez moi les livres de mes professeurs, de leur école théorique, de mon sujet de thèse. Il y a évidemment l’aspect pratique qui rentre en ligne de compte, pour éviter d’aller perpétuellement rechercher les mêmes livres à la bibliothèque, mais il y a aussi un aspect primaire d’accumulation, à un moment où l’on ne sait pas encore faire mieux, où faire soi même des livres est un horizon lointain, encore un fantasme : l’espoir, c’est qu’une partie des choses à faire pour y arriver pourront se faire malgré soi, par imprégnation, comme si acheter ces livres et les avoir physiquement prêt de soi c’était acheter un petit bout d’esprit qui pourrait éventuellement nous contaminer.

Pour faire croire il me faut une bibliothèque, propre et bien rangée, comme il faut un parapheur à d’autres pour montrer leur pouvoir, un iMac à un graphiste, un terrain exotique à un anthropologue, et peut-être surtout un doudou à votre petit cousin.  Je présume que cette importance du superficiel durera tant je continuerai à être comme le pianiste de Truffaut :

« Je ne sais pas vraiment si je suis artiste, mais j’ai besoin que les autres le croient pour essayer de le devenir ».

BONUS : le titre de ce blog change, avec une petite révérence à une BD à l’humour très particulier. Il aurait pu y avoir d’autres titres, voici donc les titres auxquels vous avez échappé :

– des variations nulles sur un jeu de mot entre thèse et terre : jean sans thèse, la thèse promise, terre à thèse.
– de l’humour noir, que la superstition m’a fait abandonner, mais qui reste un de mes préférés : la metasthèse.
– un hommage à BHL, abandonné fissa : la thèse sans l’aimer
– des variations sur les coulisses : l’envers de l’amphi, le verso de la thèse

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