Panne de rite

Pour l’instant, aucun signe extérieur ne m’a confirmé que j’étais bien devenu doctorant. Aucun signe matériel (sauf peut-être l’achat d’une imprimante R/V efficace pour chez moi, et de nombreux livres), aucun signe financier (il faudra attendre 2012 pour savoir si les bourses et allocations tomberont), aucun signe symbolique, aucune cérémonie d’investiture. Car dans ma nouvelle tribu, tout est plus simple que chez les guerriers Masai ou les Achuars, on a des formulaires pour ça, alors au lieu d’obliger à fumer du peyolt en psalmodiant l’évangile selon Max Weber en VO, mon grand chaman-directeur de thèse signe des tas de papier pour me transformer en autre homme, sans oublier de supplier à demi-mot de ne pas l’appeler tout de suite parce qu’il ne sera pas disponible avant mi-janvier.

A titre personnel, j’aimerais bien avoir plus de rites, une intronisation officielle, des soirées entre doctorants, des dîners d’accueil, mais on manque un peu de moyens et de temps, et de traditions qui iraient dans ce sens (la thèse c’est personnel voyez vous). Assez naïvement, j’ai donc tenté de créer mon propre rite de passage, une rencontre rituelle entre mes deux chamans, pour être officiellement investi de ma mission, mais je n’ai pas bien su en expliquer l’utilité scientifique (tu m’étonnes), et le projet a périclité. Malgré tout, à force d’en parler, l’un d’eux a compris le sens réel, c’est à dire 100% symbolique, de cette demande et m’a lancé une sentence humiliante à souhait, “Ah. C’est parce que vous avez besoin d’être rassuré alors ? Oh si c’est que ça, d’accord, on va le faire”.

Doctorant heureux d’avoir été intronisé

Je n’ai pas insisté. A défaut j’ai droit depuis quelque temps au rite habituel, peu connu, efficace, invisible, et surtout économique en temps et en argent pour les chamans et pour la tribu toute entière. Quand j’ai fait signer mes papiers en me satisfaisant d’être un homme nouveau pour l’administration, et en acceptant sans broncher l’énième indisponibilité de mon chaman, je suis complètement passé à côté de l’expérience inédite qui m’attendait.

Ce rite là, son existence se transmet de bouche de docteur à oreille de docteur, mais toujours un peu trop tard, quand la première année est déjà bien avancée, et que l’on peste sur sa 4e (ou 5e) (ou 6e) année qu’on aurait pu ne pas faire si seulement on avait su avant. Il commence dès l’officialisation de ton nouveau statut, et s’achève après un temps variable pour chaque nouveau doctorant, généralement au bout de quelques mois, et encore plus généralement par une colère froide du directeur, mécontent de l’absence de résultats ou du retard…que précisément on lui reproche intérieurement depuis des semaines.

Doctorants attendant la permanence bimensuelle de leur directeur de thèse

Doctorants attendant la permanence bimensuelle de leur directeur de thèse

Finalement, le contenu du rite ressemble à ce rite de passage vers l’âge adulte, qu’on retrouve probablement un peu partout dans le monde :

Soit des adolescents qui doivent partir loin du village, quelques semaines ou mois dans la brousse, avant de devenir des hommes, et survivre dans la brousse, la jungle, une région marécageuse, un désert, forcément hostile, et dont il faut ramener un trophée.

Débarrassé de ses peintures rituelles, de ses danses, et de la peau de lion qu’il faut ramener pour être bien vu, transposé dans l’univers du doctorant, ce rite que personne ne préside et que personne ne cherche vraiment à vivre, c’est de laisser le doctorant totalement libre d’aller et venir chez lui (dans un espace trop amical, familier, rempli de tentations, d’excuses pour ne pas travailler), et de déambuler sans indications dans son nouveau monde, plus vide qu’hostile (où il n’a pas de bureau, pas de panneaux indicateurs, et généralement personne à qui parler). Et si malgré tout le doctorant veut bien faire, et qu’il veut ramener un trophée (que personne ne demande, mais que tout le monde attend en réalité), ce sera un redoutable “papier”, 20 pages de sueur, 30000 signes cabalistiques, et une capture de longue haleine. Cette bête féroce manque de s’effacer du disque dur à peine capturée, sa traque peut durer des mois, s’étaler sur des dizaines de brouillons, et malgré tout la bête est fragile, elle manque d’être amputée de moitié à chaque relecture, elle termine souvent maigre et rachitique après les grands coups de bic rouge infligés par le chaman, quand elle n’est pas sèchement assassinée par lui pour montrer au naïf doctorant qu’il restera le maître, au moins jusqu’au rite final, la soutenance…

Doctorant ayant appris que son papier est publiable

Doctorant ayant appris que son papier est publiable

Publicités

3 réponses à “Panne de rite

  1. Pingback: Est-il rationnel de faire une thèse ? | Histoires à lunettes·

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s